vendredi, 17 août 2012
DECOUVERTE
Le Point.fr - Publié le 16/08/2012 à 23:59 - Modifié le 17/08/2012 à 09:25
Leo Frank est accusé d'avoir violé, puis tué Mary Phagan, une de ses ouvrières de 13 ans. La foule se charge de le pendre.
Le petit plaisir des Blancs de Géorgie de cette époque est de lyncher un Nègre. Peu importe la raison. Un Négro innocent, cela n'existe pas. Pourtant, le 17 août 1915, c'est un Blanc qui est pendu à un arbre. Qui plus est sur le témoignage à charge d'un Noir ! Le monde à l'envers ! C'est l'unique cas de ce genre enregistré dans le Sud profond. Bien entendu, ce n'est pas un Blanc de chez Blanc, mais un Juif. Ouf !
Leo Frank est un riche industriel de 31 ans à la tête d'une usine de stylos à Atlanta. Il est accusé d'avoir violé, puis étranglé la petite Mary Phagan, 13 ans, ouvrière dans son usine. Un tribunal l'a condamné à la pendaison, tout devait donc se dérouler officiellement, mais voilà que la veille de l'exécution, le 21 juin 1915, le gouverneur de la Géorgie, John Slaton, commue sa peine en prison à vie. Fureur des habitants. Les voilà aussi enragés que Cécile Duflot à qui on supprimerait son maroquin. De populaire le gouverneur devient haï. Surtout quand la presse découvre qu'il est copain comme cochon avec un des avocats de Frank. Immédiatement, plus d'un millier de personnes font le siège de la villa du gouverneur, l'obligeant à fuir l'État. Mais ce n'est qu'un amuse-gueule. Puisque les autorités pourries jusqu'à l'os ont gracié le Juif violeur, la foule décide de se charger elle-même d'appliquer la peine de mort. Allons chercher Frank dans la ferme prison de Milledgeville pour le lyncher !
Pourtant, elle n'a pas le temps de passer à l'action, car un codétenu de Frank, un certain William Creen, lui tranche la gorge sur 21 centimètres de longueur avec un couteau de boucher. Mais n'ayant pas été formé dans un abattoir casher, ce maladroit ne parvient pas à le saigner entièrement. Frank s'en tire après plusieurs jours de lutte contre la mort. Creen explique qu'il a voulu tuer Frank pour éviter que la foule en colère n'envahisse l'établissement et ne lynche tous les détenus. Comme si on le croyait...
Commando
Le pauvre Frank se remet à peine de sa blessure que, le 16 août 1915, la prison est prise d'assaut par une troupe de vingt-cinq hommes armés se faisant appeler les Chevaliers de Mary Phagan. Pas des va-nu-pieds ou de gros débiles antisémites, mais la fine fleur sudiste. On y compte un ancien gouverneur de Géorgie, le fils d'un sénateur, un juge, un pasteur, des shérifs, des maires, des avocats, des banquiers, de riches fermiers. D'habitude, ils se rencontrent sur un terrain de golf, mais un petit lynchage, voilà qui brise la routine. L'affaire est menée comme une opération militaire. Un électricien coupe les câbles pour isoler la prison. Des mécaniciens restent au volant afin d'éviter toute panne des huit automobiles utilisées par la troupe. Il y a même un bourreau chargé de la pendaison. La troupe investit la prison quelques minutes avant minuit. Un premier groupe se dirige vers le garage pour vider les réservoirs des voitures présentes, un deuxième s'empare du directeur de la prison, un troisième du gardien affecté à Frank. Enfin, le quatrième groupe empoigne ce dernier pour le jeter dans une des voitures du commando.
Le convoi roule jusqu'à Marietta, la ville natale de la jeune Mary Phagan que Leo est censé avoir violée, puis tuée. Tout le monde descend. Scène de lynchage classique : le chef du commando lui demande d'avouer son crime. Frank se contente de répondre : "Je pense davantage à mon épouse et à ma mère que je ne l'ai fait de toute ma vie." Le chef : "M. Frank, nous allons faire ce que la loi a dit de faire, vous pendre par le cou jusqu'à ce que mort s'ensuive." Le condamné se borne à demander que son alliance en or soit remise à son épouse. Ce qui sera fait. Un mouchoir blanc est fixé rapidement sur ses yeux. On le fait monter sur une table. Le bourreau passe le noeud de la corde autour du cou de Frank et jette l'autre extrémité au-dessus de la branche d'un arbre. La table est enlevée. Le condamné gigote dans les airs, la blessure à son cou se rouvre. Il est mort. Il est 7 heures, le 17 août 1915. Un Juif se balance au bout d'une corde. La nouvelle se répand immédiatement aux alentours. Des dizaines de curieux arrivent à pied, à vélo, à cheval, en voiture. Des hommes, des femmes et des enfants. Certains ont des appareils photo pour immortaliser la scène. À minuit, tous les Juifs de Marietta ont fui par peur des représailles ou du boycott de leur commerce. Ils sont bientôt imités par la moitié de la communauté juive de Géorgie. Le jour même du lynchage, les autorités ouvrent une enquête qui, bien évidemment, n'aboutira pas, même si tout le monde connaît les membres du commando. Leurs noms ne seront officiellement révélés qu'en 2000.
Un merveilleux coupable
Pour qu'une telle haine s'abatte sur Leo Frank, il y a bien plus qu'une histoire de viol et de meurtre. Il incarne la riche classe dirigeante juive qui exploite la misère des petits Blancs du Sud. Par exemple, à 13 ans, cela fait déjà deux ans que la petite Mary Phagan est obligée de travailler près de 55 heures par semaine sur une machine à sertir pour le salaire de misère de 4,05 dollars. Ils sont des milliers de mômes à se tuer, comme elle, à des tâches pénibles. Ce qui ne gêne absolument pas Frank, qui dirige l'usine d'une main de fer. À 31 ans, il est magnifiquement marié à la fille d'une des plus riches familles juives de la ville. Il préside la branche locale de l'organisation juive du B'nai B'rith.
Puis vient le viol. Christophe Hondelatte enlève son imper, s'assoit derrière un bureau et prend des notes d'un air grave. Tant qu'il ne chante pas... Donc, dans la nuit du 26 au 27 avril 1913, à 3 h 17 du matin, Newt Lee, le veilleur de nuit de l'usine de Frank, découvre dans un recoin du sous-sol, près de la chaudière à charbon, le corps sans vie d'une enfant. Il s'enfuit en courant, saisit un téléphone pour appeler les flics, tremblant de peur à l'idée qu'on l'accuse du meurtre. À l'époque, il suffit pour un Négro de sourire à une fillette dans la rue pour se retrouver la corde autour du cou. Les policiers arrivent très vite. Ils font les premières constatations : la robe couleur lavande de l'enfant est retroussée autour de la taille, une bande de son jupon lui serre encore le cou. Son visage est noirci et marqué comme s'il avait été traîné sur le sol couvert de poussière de charbon. Des traces de lutte sont présentes. Le cadavre est identifié comme celui de Mary Phagan, jeune ouvrière de l'usine. À l'évidence, elle a été violée. De nombreuses empreintes de pas et même des traces de doigt ensanglantées sont visibles, mais les flics, incompétents, oublient de les relever. Hondelatte se mord le poing de dépit. On découvre le chapeau et les chaussures de la victime, déposés sur un tas de détritus avec deux feuilles de papier sur lesquelles quelques mots ont été tracés maladroitement : "He said he wood love me land down play like the night witch did it but that long tall black negro did boy his slef." Et : "Mam, that negro hire down here did this i went to make water and he push me down that hole a long tall negro black that hoo it wase long sleam tall negro i write while play with me." Il semblerait que Mary, juste avant de mourir, ait voulu dénoncer son assassin. Un Noir. Mais est-ce bien elle qui a écrit ces lignes ?
Vers six heures, les enquêteurs appellent Leo Frank pour l'inviter à les rejoindre à l'usine sans lui donner plus de précisions. Comme il semble réticent, ceux-ci vont le prendre chez lui. Il montre des signes de peur, il tremble. Quand on lui demande s'il connaît une certaine Mary Phagan, il répond que non, alors que la veille, à midi, il l'avait convoquée pour lui verser un reste de salaire. C'est louche. Pour autant, les flics commencent par concentrer leurs efforts sur le gardien de nuit. Normal, il est noir. Et tout le monde sait que les Noirs ne rêvent que de violer les fillettes blanches. Pourtant, les enquêteurs renoncent bientôt à cette évidence pour s'orienter sur Frank qui, décidément, a des réactions bizarres. Sans compter qu'un jeune employé de 13 ans, ami de Mary, prétend que celui-ci flirtait avec elle au point de l'effrayer. Du reste, l'après-midi du crime, il a plusieurs fois fait changer ses horaires au veilleur de nuit, ce qui ne lui était jamais arrivé. Pas la peine de chercher plus loin, c'est Frank le coupable. Il s'agit d'un affreux patron juif et libidineux qui exploite sans vergogne des enfants dans son usine. Il est arrêté le 29 avril bien qu'il ait présenté un alibi en béton pour la nuit du viol. La presse locale tombe à bras raccourcis sur ce merveilleux coupable.
Témoignage
Mais, coup de théâtre, le 1er mai, un balayeur noir de l'usine du nom de Jim Conley est arrêté après avoir été surpris en train de laver une chemise tachée de sang. Les soupçons se portent sur lui. Trois semaines plus tard, poussé dans ses retranchements, il affirme que Frank l'aurait payé 200 dollars pour se débarrasser du corps de la petite Mary qu'il venait de violer et de tuer. Il explique avoir eu trop peur de refuser d'obéir à un Blanc et à son boss. Il aurait donc traîné le corps de la fillette jusqu'à la chaudière pour l'y brûler. Avant de passer à l'action, il serait remonté dans son réduit pour boire et se serait endormi. C'est pendant ce temps que le balayeur de nuit a découvert le cadavre. Conley accuse aussi le directeur de lui avoir dicté les deux mots retrouvés près du corps. Les flics acceptent l'histoire. C'est bien la première fois que le témoignage d'un Noir est pris en compte pour condamner un Blanc. Inutile de dire que la presse locale, régionale et nationale se régale de cette histoire qui fait bondir les ventes. Elle en rajoute dans l'horreur et les mensonges. Elle trace le portrait d'un Frank pervers sexuel harcelant son personnel. Il aurait même organisé des partouzes dans l'usine, durant la nuit, avec des prostituées. Des ouvrières et une mère maquerelle d'Atlanta viendront témoigner à la barre dans ce sens. Bref, l'affaire est simple : Frank a violé, puis étranglé la petite Mary qu'il avait convoquée pour lui remettre sa paye.
Le 24 mai, Leo Frank est inculpé. Le 28 juillet, il passe en jugement. Le 25 août, il est condamné à mort. Quant à Conley, il n'a le droit qu'à un an de prison. Durant les deux années suivantes, Frank se bat comme un beau diable pour démontrer son innocence. Peine perdue. Il multiplie les appels. Peine perdue. Même la Cour suprême fait la sourde oreille. Pourtant, les témoignages disculpant Leo se font plus nombreux dans la presse. Ainsi, un repris de justice jure qu'il était avec Conley la nuit du meurtre en train de jouer aux cartes dans l'usine quand celui-ci serait monté à l'étage, aurait trouvé Mary et l'aurait assassinée pour lui piquer sa paie. Il assure même avoir été témoin du meurtre. Mais ce témoignage comme d'autres sont négligés par la police. Frank reste condamné à être pendu haut et court. Il n'y a plus qu'une grâce du gouverneur pour lui sauver la vie. Le 21 juin, veille de l'exécution, le gouverneur de Géorgie accède à sa demande de grâce. La suite, on la connaît. Le peuple américain se charge de faire justice lui-même... Christophe Hondelatte saisit son manteau sur le portemanteau avant de disparaître, accablé par tant d'injustice.
14:12 Publié dans CULTURE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : leo frank, mary phagan








Écrire un commentaire