jeudi, 24 juin 2010

Affaire Bettencourt

Françoise Bettencourt Meyers: l'interview vérité

Par Cyrille Louis,24/06/2010
Françoise Bettencourt Meyers : «C'est une histoire tragique dont ma mère est la victime. Il m'appartient comme fille unique de la protéger.» (Crédits photo Jean-Michel Turpin pour Le Figaro magazine)
Françoise Bettencourt Meyers : «C'est une histoire tragique dont ma mère est la victime. Il m'appartient comme fille unique de la protéger.» (Crédits photo Jean-Michel Turpin pour Le Figaro magazine)

EXCLUSIF - Entre elle et François-Marie Banier, c'est une lutte sans merci. Mais pour comprendre ce qui l'unit et l'oppose à Liliane Bettencourt il faut remonter plus loin. Pour Le Figaro Magazine, Françoise Bettencourt Meyers a accepté de dire «sa»vérité.

Il y a, dans la voix de Françoise Bettencourt Meyers, comme une fêlure dont on voudrait percer le mystère. D'abord, on songe au vertige que doit susciter chez cette femme élégante et réservée la perspective du grand déballage. Mais, en vérité, ne faut-il pas chercher plus loin?Jeudi 1er juillet s'ouvrira devant le tribunal correctionnel deNanterre le procès qui l'oppose au photographe François-Marie Banier : elle l'accuse «d'abus de faiblesse» sur la personne de sa mère, Liliane Bettencourt, 87 ans, à qui il aurait soutiré pour au moins un milliard d'euros de menus «cadeaux».

«C'est une histoire tout à fait tragique dont ma mère est victime, et il m'appartient comme fille unique de la protéger. Aucune fille ne laisserait sa mère subir pareil traitement. Il n'y avait pas d'autres solutions», insiste-t-elle comme pour s'en persuader. Puis, comme on la pousse dans ses retranchements, sourd une colère froide : «Il est grand temps que la justice écarte une bonne fois pour toutes Banier et sa bande. Ensuite, seulement, ma mère et moi pourrons enfin nous retrouver...»

Le photographe François-Marie Banier avec Liliane Bettencourt, en 2004, en Allemagne, au Museum Haus Lange de Krefeld pour l'inauguration de son exposition (Crédits photo : Horst Ossinger/DPA/MAXPPP)
Le photographe François-Marie Banier avec Liliane Bettencourt, en 2004, en Allemagne, au Museum Haus Lange de Krefeld pour l'inauguration de son exposition (Crédits photo : Horst Ossinger/DPA/MAXPPP)

Des principaux protagonistes de ce qu'il est désormais convenu d'appeler l'affaire Bettencourt, Françoise est assurément la plus effacée. Si elle a choisi de prendre la parole à la veille de l'audience, c'est pour faire connaître «sa» vérité. Ce matin-là, rendez-vous a donc été pris rue de l'Université, dans l'hôtel particulier qui abrite le cabinet de son avocat, Me Olivier Metzner. Derrière ses lunettes fumées, Françoise Bettencourt esquisse un sourire, mais elle semble tendue comme un arc. «Vous savez, je n'ai pas beaucoup l'habitude d'apparaître publiquement», glisse-t-elle, comme pour s'en excuser. Puis, en cherchant ses mots, elle entreprend d'expliquer...

À ceux qui la dépeignent en héritière avide, prête à «persécuter» froidement Liliane Bettencourt pour prendre, de son vivant, le contrôle de la fortune familiale et, pourquoi pas?, les rênes de L'Oréal, Françoise raconte une tout autre histoire faite d'incompréhension, de non-dits et de douleurs que l'on devine insoutenables. L'argent? D'après elle, ce n'est pas la question. À 56 ans, la fille unique d'André et Liliane Bettencourt est immensément riche: elle possède d'ores et déjà en nue propriété quelque 185 millions d'actions de la société L'Oréal. Si les donations consenties à Banier devaient être annulées par la justice, elle souhaite que les sommes restituées à samère soient distribuées à des oeuvres caritatives. Alors...

«Nous formions une famille soudée, complice»

Pour comprendre cette colère qui aujourd'hui la pousse elle, la discrète à s'exposer ainsi en pleine lumière, il faut remonter loin, très loin, au temps peut-être embelli par le souvenir des vacances en famille dans la belle propriété bretonne de l'Arcouest. Le temps des parties de tennis et des sorties en voilier. Le temps des voyages avec ses parents, dont elle choisissait la destination. Une année, San Francisco et les parcs nationaux américains. Une autre, le Grand Canyon, Las Vegas et le Mississippi. Et ce Noël où, par hasard, ils se retrouvèrent tous trois avec André Malraux à Haïti...«Le nom de mes parents ne peut être seulement assimilé aux classements des grandes fortunes. Nous formions une famille soudée, complice, aimant partager les choses simples de la vie, notre oxygène», se souvient-elle. Rien à voir, donc, avec cette enfance de petite fille riche et solitaire, négligée par des parents trop accaparés par leurs obligations, dont «les autres» voudraient aujourd'hui qu'elle ait conçu du ressentiment. «Chacun, bien sûr, avait son petit caractère, mais il y avait entre nous tous beaucoup d'amour...»

Entre sa mère et elle, c'est, dit-elle, vers le milieu des années 90 que la distance se serait progressivement creusée, à mesure que François-Marie Banier s'insinuait dans l'intimité familiale. Les traits soudain plus tendus, la petite-fille du fondateur de L'Oréal plonge son regard dans le vide pour évoquer son unique «vraie» rencontre avec l'auteur des Résidences secondaires, un jour de 1993 : «Il était venu passer une petite semaine chez mes parents, en Bretagne. Un jour, comme nous étions à table tous ensemble, Banier a commencé à parler de mon père avec des mots moqueurs, méprisants et humiliants. Devant lui et devant nos enfants! J'ai trouvé son comportement odieux. Sur le moment, je n'ai rien dit, et je le regrette. Mais mon jugement était fait sur le personnage.»

Les avocats du camp d'en face affirment que c'est elle qui, par jalousie, se serait éloignée, aurait délaissé sa mère.«Mensonge! rétorque-t-elle. La vérité, c'est que cet homme, mêlant charme et manipulation, nous a sournoisement et systématiquement dénigrés auprès de Maman.» Aucune humiliation, jure-t-elle, ne luiadès lors été épargnée. A plusieurs reprises, elle se serait même vu barrer la porte de la rue Delabordère par des employés un peu gênés qui, lorsqu'elle insistait pour voir sa mère, lui répondaient invariablement :«Madame ne peut pas vous voir, elle est en rendez-vous...» Banier, toujours Banier...

Au regard de cette souffrance-là, que pèsent les tableaux, les assurances-vie, les millions baladeurs et les îles sous le vent? Parler? Dire à sa mère, les yeux dans les yeux, le mal que cet homme lui faisait, à elle et à sa famille? Un silence. Lourd comme une porte qui se ferme. «Je ne l'ai pas fait.» Et puis, il y avait son père, aimant et aimé, qui d'un mot savait désarmer les tensions. Lui non plus n'a pas protesté.«Cela prouve bien que, loin de percevoir Banier comme un dangereux piqueassiette, il avait plutôt de la sympathie pour lui», argumente un proche du photographe. Une nuance de tristesse dans la voix, Françoise Bettencourt corrige le tableau : «Au début, Papa a peut-être été amusé par le tempérament de cet homme, mais il a aussi très vite pris lamesure de ses talents de manipulateur. Lui aussi, il souffrait, pensait que tout cela évoluaitmal. Il me l'avait dit. Seulement voilà : mon père avait un amour inconditionnel pour ma mère. Il ne voulait pas la contrarier.»

L'histoire de l'adoption à l'origine de sa colère

Fin 2007, quoi qu'il en soit, la mort d'André Bettencourt scelle la détermination de sa fille. Elle décide que les bornes du supportable ont été dépassées. Un domestique rapporte l'intention, démentie par Liliane Bettencourt, n'a pas été formellement prouvée que François-Marie Banier se serait vanté d'être prochainement adopté par la milliardaire.«Cette histoire d'adoption, après la disparition de Papa, ça a été un peu comme une digue qui se rompt.» Avocats. Témoignages. Plainte pour abus de faiblesse. La bataille est lancée. «Je ne voulais pas que mes enfants (elle a deux grands fils, dont l'un voit toujours sa grand-mère) puissent me dire plus tard: “Tu savais et tu n'as rien fait.”»

Mesure-t-elle, à cet instant, les proportions que l'affaire va prendre? La polémique publique, l'espionnage sordide, la fraude fiscale révélée, la politique qui s'enmêle, un ministre et son épouse pris dans la tempête... Qu'importe ! Dans les souvenirs inédits qu'il a laissés à ses petits-enfants, André Bettencourt écrit :«La qualité que je préfère chez ma fille, c'est d'une certaine manière sa pureté. Pas une pureté imbécile qui dit amen à tout et s'écrase devant l'obstacle, mais une droiture volontaire, indépendante, qui trace sa route avec son propre jugement.» Désormais, Françoise ne veut plus reculer.

Me Georges Kiejman, avocat de Liliane Bettencourt, accuse Jean-Pierre Meyers de visées sur L'Oréal. (crédits photo : Bebert Bruno/SIPA)
Me Georges Kiejman, avocat de Liliane Bettencourt, accuse Jean-Pierre Meyers de visées sur L'Oréal. (crédits photo : Bebert Bruno/SIPA)

Sitôt la plainte rendue publique, les coups fusent. «Quelle mouche a piqué ma fille?» s'exclame Liliane Bettencourt dans Le JDD. Elle parle de «jalousie». «Ma fille, je ne la vois plus, et je n'en ai pas envie. Pour moi, elle est devenue quelque chose d'inerte...» Ce n'est qu'un début. Cependant que les témoignages des domestiques de Mme Bettencourt, accablants pour Banier, fuitent opportunément dans la presse (Me Metzner est à la manoeuvre), Georges Kiejman, l'avocat de Liliane Bettencourt, accuse publiquement Jean-Pierre Meyers, le mari de Françoise, de susciter l'action judiciaire pour régler de vieux comptes avec sa belle-mère et prendre le contrôle de L'Oréal. Toutes griffes dehors, Françoise Bettencourt contre-attaque. Non! Ses parents, catholiques pratiquants et marqués l'un et l'autre par une histoire d'où l'antisémitisme ne fut pas absent, n'ont pas«désapprouvé» son mariage avec un banquier de confession juive, petit-fils d'un rabbin mort en déportation. «C'est faux et ridicule», clame-t-elle. Ses parents voulait avant tout qu'elle soit heureuse : dans son souvenir, ce mariage célébré dans l'intimité à Fiesole fut un véritable moment de bonheur partagé.

Non ! «Monsieur gendre», comme l'appelle Me Kiejman, ne tire pas les ficelles. «Quand j'entends une chose pareille, ça me fait bondir. Mon mari me soutient, mes enfants aussi, mais personne ne me pousse à agir. Par ailleurs, il n'a jamais été dans l'idée de mon mari de prendre un jour la présidence de L'Oréal.» La«maison» fondée par Eugène Schueller n'est pourtant jamais bien loin de ses pensées. Bien sûr, Françoise Bettencourt Meyers concède volontiers qu'elle préfère de loin les subtilités du contrepoint pianiste virtuose, elle travaille deux à trois heures par jour, exclusivement des pièces de Bach («L'écriture, la rigueur, la sublime sérénité et la dimension religieuse.») à celles des conseils d'administration. «Jusqu'à présent, il est vrai, je me suis volontairement tenue en retrait derrière Maman, mais je n'en suis pasmoins viscéralement attachée àL'Oréal, et admirative de son immense talent. Je l'ai dit et le redis encore.» Vendre, unjour? Ce serait trahir.

«J'aimerais qu'elle sache que je ne cesse de l'aimer»

La famille, on n'y échappe jamais... Le premier ouvrage publié par Françoise Bettencourt, érudite éprise de vulgarisation, fut une généalogie des dieux grecs. Histoires de famille, déjà. Le deuxième, publié en 2008, un ouvrage salué par la critique sur les relations entre juifs et chrétiens*. «Pour aider les gens qui font des mariages mixtes à mieux comprendre ce qui les rapproche.» Transparent. Et lorsqu'elle doit s'engager au service d'une grande cause, sur laquelle jette-t-elle son dévolu? La surdité, un mal dont sa mère est atteinte depuis des années! Françoise Bettencourt Meyers soutient activement l'Institut francilien d'implantation cochléaire (Ific), qui, sous l'autorité du Pr Bruno Frachet, vise à développer une chirurgie novatrice au service des sourds :«La surdité profonde est un mal invisible et un vrai sujet de société. Grâce à des technologies et à des équipes remarquables, il n'y a plus de fatalité dans ce domaine. C'est un énorme espoir humain que je soutiens et fais partager.» Chaque semaine, elle reçoit chez elle des malades qui ont besoin de soutien. Mais elle ajoute avec un naturel désarmant que tout cela n'a rien à voir avec sa mère.

Rien à voir, vraiment? Françoise Bettencourt hésite, comme au bord d'un précipice. «Je ne sais pas si ma mère est encore en mesure de m'écouter après tout ce qui s'est passé, mais... j'aimerais qu'elle sache que je ne lui en veux en rien de tout ce qu'elle a pu dire ou écrire, ou plutôt ce qu'on a pu lui faire dire ou écrire. Pour ma part, je suis certaine qu'elle m'aime malgré l'emprise qu'on lui impose. Je voudrais aussi lui dire que j'ai envie de la retrouver. Et puis... j'aimerais qu'elle sache que je ne cesse de l'aimer.»

* Les Trompettes de Jéricho. Regard sur la Bible, préface d'Alain Decaux, L'OEuvre Editions.


«Je ne suis en rien à l'origine des enregistrements»

Désormais visée par une plainte de sa mère, qui l'accuse d'avoir commandité les enregistrements clandestins réalisés par son maître d'hôtel depuis un an, Françoise Bettencourt Meyers, qui a été entendue par la police à ce sujet, oppose un démenti catégorique. Elle explique :«Il est inutile de préciser que je ne suis en rien à l'origine de ces enregistrements et que cet employé de ma mère n'a strictement rien reçu de moi.» Elle assure qu'elle n'aurait découvert l'existence des CD-Rom que tout récemment, lorsque le domestique s'est présenté chez elle pour lui en remettre une copie. «La vérité, c'est que ce maître d'hôtel est un homme très droit et qui a eu une attitude extrêmement courageuse, ajoute Françoise Bettencourt. Il a travaillé longtemps au service de mes parents, pour lesquels il avait une grande admiration. Il n'a pas supporté l'insupportable. En prenant connaissance de ces enregistrements, nous nous sommes rendus compte qu'ils contenaient des éléments concernant le procès à venir. C'est pourquoi nous avons estimé qu'il était de notre devoir de les remettre à la police. Qu'aurait-on dit si je ne l'avais pas fait?» «Sidérée» par le contenu des CD-Rom, elle y voit la preuve incontestable que Liliane Bettencourt est «mal entourée».«On apprend que son conseiller l'incite à la fraude fiscale», s'insurge-t-elle. «Pour ma part, j'ignorais totalement le véritable statut de l'île d'Arros, où je n'ai d'ailleurs jamais mis les pieds. Enfin, j'ai été stupéfaite par le climat qui semble régner chez elle et auquel on la résigne. Il est urgent de protéger Maman de toutes ces manipulations.»

LIRE AUSSI :

» Bettencourt : Florence Woerth nie toute implication

» Des conversations privées de Bettencourt dévoilées

» Liliane Bettencourt veut mettre fin à la polémique

» CHRONONOLOGIE - L'affaire Bettencourt

» EN IMAGES - Les protagonistes de l'affaire Bettencourt

» Les dons généreux de Liliane Bettencourt

Écrire un commentaire