lundi, 30 juillet 2012

POLITIQUE

J.A. m'a tué

30/07/2012 à 09h:50 Par François Soudan

Le sommet des chefs d'État de la Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale (Cemac) tout juste achevé et le président de la Commission, Antoine Ntsimi, remercié après un ultime baroud que l'on peine à qualifier d'honneur et voici que ressurgissent les mêmes récriminations contre J.A., accusé d'avoir « mené campagne » contre une personnalité africaine et, en définitive, « obtenu sa tête », afin d'enrichir on ne sait quel tableau de chasse. Ce n'est pas nouveau : chaque fois que nos enquêtes et révélations ont joué un rôle dans le limogeage, la démission ou le départ forcé de tel ou tel responsable, c'est le même mauvais procès qui nous est fait.

Il faut dire qu'en un demi-siècle de journalisme indépendant la liste de ceux qui doivent à J.A. leur disgrâce ou leur fin de carrière est plutôt longue. De Nzo Ekangaki, éphémère secrétaire général de l'Organisation de l'unité africaine (OUA) dans les années 1970, pris la main dans le sac d'un contrat qu'il n'aurait jamais dû signer, aux dirigeants compromis dans le scandale de la Banque des États de l'Afrique centrale (Beac) en 2009, en passant par les Ivoiriens Emmanuel Dioulo et Mohamed Diawara, qui défrayèrent la chronique financière au milieu des années 1980, tous ceux que J.A. a empêchés de continuer à mal gouverner en rond rejoignent dans le choeur des procureurs tous ceux qui s'estiment injustement critiqués dans nos colonnes - Jean Ping et Cheick Modibo Diarra, derniers exemples en date. Pour qui vous prenez-vous, à J.A. ? Qui vous paie ? Quels intérêts servez-vous ? Pourquoi vous en prendre à un tel et pas à un tel ? Vous ternissez l'image de l'Afrique aux yeux du monde ! Voire, comme nous l'écrit un lecteur malien, « vous insultez le peuple tout entier »...

Même si ces griefs émanent en général de puissants qui redoutent d'être les prochains à figurer au palmarès, beaucoup plus que des citoyens, qui eux se frottent les mains sous cape, redisons ce qui suit. Un : le responsable d'un scandale ou d'une affaire n'est pas celui qui les révèle, mais celui qui en est l'auteur et le coupable. On sait depuis l'Antiquité que tuer le messager d'une mauvaise nouvelle ne sert à rien : elle sera, tôt ou tard, connue. Deux : nous ne tirons, à J.A., aucune gloire ni aucune jouissance de ce type d'exercice. Nous faisons notre travail, qui n'est pas de présenter une Afrique de conte de fées sur papier glacé, dans lequel les happy few aiment se mirer, mais l'Afrique telle qu'elle est, avec ses réussites et ses échecs, ses héros et ses salauds. Trois : qu'Antoine Ntsimi, Jean Ping et les autres se rassurent : nous serons tout aussi vigilants - et au besoin sévères - envers les performances de leurs successeurs que nous l'avons été avec eux.

Crise malienne

Mali : l'intégralité du discours à la nation de Dioncounda Traoré


30/07/2012 à 09h:30 Par Dioncounda Traoré, président de transition

Dioncounda Traoré est président de transition du Mali. Ce discours à la nation a été diffusé par la télévision publique malienne le 29 juillet.

Chers compatriotes,

Vous comprendrez, j’en suis sûr, que je commence par rendre grâce à Allah Tout Puissant qui dans sa mansuétude infinie, me donne en cet instant, le privilège de pouvoir m’adresser à vous après le triste épisode du 21 mai où, au-delà de ma modeste personne, il a été porté un coup de plus à nos valeurs et à notre société.

Je l’ai déjà dit et je le répète aujourd’hui ; ma vie n’est rien à côté du Mali et à mes agresseurs je réitère mon pardon.
Je pardonne pour le Mali, je pardonne au nom du Mali, car le Mali a besoin de toute son énergie et de tous ses enfants pour se remettre debout.

Aujourd’hui plus que jamais il nous faut être à la hauteur de nos ambitions et de l’Histoire. Et pour cela nous devons avoir le sens de la magnanimité et celui du dialogue.

Permettez-moi donc mes chers compatriotes de vous inviter, une fois de plus, toutes et tous à vous  pardonner les uns les autres surtout en ce mois béni du Ramadan que je souhaite à la fois apaisant et apaisé pour toutes nos communautés, toutes nos confessions et aussi au cœur d’un hivernage que je désire satisfaisant pour nos producteurs.

Mes chers compatriotes,

Je n’ai d’autre combat que le vôtre, pour une vie libre, sereine, digne et prospère.
Oui, je dis avec fierté aujourd’hui que je n’ai jamais triché avec ce pays, jamais pris la part d’autrui, jamais violé ni les principes, ni les normes, ni les consensus auxquels je suis partie, ni mes convictions pour la démocratie la justice et la solidarité.
Telles sont mes valeurs et mes convictions profondes, telles elles le resteront.

Le Mali ne s’effondrera pas, malgré les rudes coups qu’il a reçus. Le Mali se redressera encore plus fier, encore plus solide !

Mes chers compatriotes,

Nous sommes à un tournant capital de l’évolution du Mali en tant qu’Etat, en tant que nation, en tant que peuple.
Je demeure convaincu, loin du pessimisme qui pourrait gagner quelques uns d’entre nous, que les défis qui sont aujourd’hui ceux de notre Pays peuvent être relevés.

Le Mali ne s’effondrera pas, malgré les rudes coups qu’il a reçus. Le Mali se redressera encore plus fier, encore plus solide ! Parce que la nation malienne est une grande nation. Une nation grande de chacune de ses communautés des régions de Kayes, Koulikoro, Sikasso, Ségou, Mopti, Gao, Tombouctou, Kidal et du district de Bamako.

L’action isolée de quelques uns de ses enfants, momentanément égarés et celle de ceux qui n’aiment pas assez ce grand pays pour oublier un peu leurs personnes ne doivent pas occulter l’atout majeur que nous avons : celui d’avoir une majorité saine, des hommes et des femmes qui travaillent sous le soleil et la pluie et sur lesquels nous pouvons compter à tout moment.

Le Mali ne s’effondrera pas, parce que fort de son passé, protégé par son histoire et fier de ses cultures qui ont contribué à la civilisation de l’universel et qui ont donné Tombouctou, Djenné et Sangha au monde.
Enfin le Mali ne s’effondrera pas parce qu’il n’est pas seul. Il ne saurait être seul, pour avoir été de tous les combats pour la libération et le rayonnement de l’Afrique, pour le développement et la démocratie dans le monde.

Chers compatriotes,

Nous devons rester ouverts à tous les souffles, nous qui avons offert notre solidarité quand d’autres en avaient besoin, aussi bien en Afrique qu’ailleurs !

Nous devons comprendre et apprécier à sa juste valeur le formidable élan de solidarité qui s’est manifesté pour la préservation de notre intégrité territoriale et la sauvegarde de notre démocratie.

A cet égard, la CEDEAO, l’Union Africaine, les Nations Unies et nos partenaires bilatéraux et multilatéraux ne sauraient être nos ennemis.
Ce sont au contraire des mains amies qui nous sont tendues, soucieuses de nos problèmes internes certes, mais aussi des menaces qu’en ce moment le Mali, jadis porteur de paix, représente pour la sécurité, de la sous-région, de l’Afrique et du monde.

Nous devons, et justement pour reconquérir notre souveraineté totale accepter cette solidarité, car elle découle du contrat qu’ont signé entre eux les pays candidats à la communauté des démocraties.

Nous n’oublierons jamais dans ce partenariat ce qui fait l’identité du Mali et ce que doit être son apport et ce qui doit relever de sa seule compétence.

En revanche nous nous devons d’éviter les débats qui nous mettent en deçà de l’Histoire et qui portent à terme un lourd préjudice à ce pays que nous avons en partage.

"Chacun et chacune d’entre nous a une dette envers le Mali. Il est grand temps pour chacun et chacune d’entre nous de payer une petite part de cette dette, de payer ne serait-ce qu’une toute petite part !"

Mes chers compatriotes,

Chacun et chacune d’entre nous a une dette envers le Mali. Il est grand temps pour chacun et chacune d’entre nous de payer une petite part de cette dette, de payer ne serait-ce qu’une toute petite part !

Ce n’est pas demander l’impossible : il s’agit ici d’une idée, là d’un peu de sincérité, ici de solidarité, là de détermination pour ensemble arriver à proposer les justes réponses aux défis du jour et aux bégaiements de l’Histoire.

Aucune des épreuves que nous connaissons depuis le début de l’année, n’est une fatalité pour une terre de solidarité, d’indulgence, de sacrifices et de dignité !

Nous avons été la terre de ces valeurs fortes.

Nous n’avons pas d’autre choix que de redevenir cette terre de valeurs fortes.

C’est là le seul moyen de mériter de nos illustres devanciers dont l’action prévoyante nous a permis d’être ensemble aujourd’hui et de constituer le Mali.

Je pense à Kaya Makan CISSE, Soundiata KEITA, Sonni Aliber, Askia Mohamed, Da Monzon, Biton COULIBALY, Sékou Ahmadou, Babemba, Tiéba, El Hadj Oumar TALL, Firoun Ag el Ansar, Samory TOURE, Mamadou KONATE, Modibo KEITA ainsi que tous leurs compagnons.
Nous devons mériter d’eux dans l’épreuve qui est aujourd’hui la notre, dont nous devons tirer toutes les leçons mais que nous devons surmonter en sachant que les urgences et les contingences nous enlèvent désormais tout droit aux atermoiements et à l’erreur.

Le Mali est la somme de nos différences et de notre diversité, de nos qualités et de nos intelligences, de nos connaissances et de nos compétences, la somme de nos êtres physiques et moraux il est donc nécessairement beaucoup plus que chacun d’entre nous, il est donc forcément aux dessus de chacun d’entre nous.

Or du 17 janvier 2012, date des premières attaques perpétrées contre notre souveraineté nationale et notre intégrité territoriale par des mouvements armés, du 17 janvier à nos jours il n’y a eu aucun répit dans le processus de désintégration de notre pays.

Le Mali coupé en deux, les images de personnes déplacées avec leur baluchon sur la tête, des femmes harassées tenant par la main leurs enfants apeurés, des vieilles personnes décharnées se trainant le long des axes routiers, nos populations et nos villes martyrisées.

Tombouctou profanée et nos patrimoines culturels détruits …Bref ces images de la détresse humaine que nous avions l’habitude de voir à la télévision ne sont plus virtuelles. Elles sont devenues aujourd’hui la réalité malienne, une réalité qui nous rappelle cruellement que « ce n’est pas qu’aux autres que cela arrive » !

Au regard de la complexité de cette crise et la profondeur de la détresse dans laquelle sont plongées nos populations du nord mais aussi tous leurs concitoyens du reste du pays il est impérieux qu’en tant qu’acteurs nationaux, en tant que patriotes, en tant que démocrates, nous dégagions ensemble, je dis bien ensemble, la voie à suivre pour libérer notre pays de tous ces envahisseurs qui sèment dans leur sillage, désolation, déchéance et douleur. C’est pourquoi nous devons tous être acquis à l’alliance la plus large possible et la plus forte possible pour s’attaquer aux défis actuels de notre pays.

Et c’est pourquoi je formule les propositions suivantes, susceptibles d’améliorations et d’amendements, et dont j’espère qu’elles emporteront votre adhésion.

I. SECURITE DES INSTITUTIONS DE LA TRANSITION

Je voudrais réaffirmer ici la position qui a toujours été la mienne. « Je fais entièrement confiances aux services de sécurité maliens et à l’armée malienne pour assurer la sécurité du Président de la République et celles des autres institutions de la République ».
Les dispositions déjà prises ou envisagées pourront, bien entendu, être affinées et améliorées en fonction des moyens et équipements que nous pourront réaliser.

II. ORGANES DE LA TRANSITION

Dans le but de compléter l’architecture institutionnelle de mieux l’adapter aux réalités sociopolitiques, aux missions de la transition, dans l’esprit de l’article 6 de l’accord cadre, je propose :

A/ Un Haut Conseil d’Etat (HCE) constitué du Président de la République et de deux Vice-Présidents chargés d’assister le Président dans l’accomplissement des missions de la Transition.

L’un des Vice-Présidents représentera les Forces de Défense et de Sécurité et à ce titre il présidera notamment le Comité militaire de suivi de la Réforme des Forces de Défense et de Sécurité et s’occupera de toutes les questions militaires concernant le Nord du Mali ;

L’autre Vice-Président représentera les autres composantes des Forces vives de la Nation.

B/ Un Gouvernement d’Union Nationale : où seront représentées toutes les composantes des Forces Vives.
Les consultations conduisant à sa formation seront menées par le Président de la République.

C/ Un Conseil National de Transition (CNT) : ayant une compétence consultative et regroupant les représentants des partis politiques présents ou non à l’Assemblée Nationale et des représentants de la Société Civile.

Il sera piloté par le Vice-Président représentant les Forces vices.

D/ Une Commission Nationale aux Négociations (CNN) : conforme au souhait des Chefs d’Etat de la CEDEAO formulé au point 18 du communiqué final de la deuxième réunion du groupe de contact sur le Mali.

Cette commission sera chargée d’engager avec les mouvements armés du Nord du Mali des pourparlers de paix en relation avec le médiateur de la CEDEAO afin de rechercher par le dialogue, des solutions politiques négociées à la crise.

E/ Une requête en direction de la CEDEAO (de l’Union Africaine et des Nations Unies) en fonction des conclusions de la mission qui a séjourné dernièrement à Bamako.

Les Vice-présidents seront nommés et le Conseil National de la Transition (CNT) sera mis en place dans les meilleurs délais et en tout cas dans la quinzaine qui suivra la mise en place du Gouvernement d’Union Nationale.

Par ailleurs il reste entendu que ni le Président, ni le Premier ministre, ni les Ministres ne pourront se présenter à la prochaine élection présidentielle.

Mes chers compatriotes,

"Il y a un temps pour la politique politicienne, un temps pour les ambitions personnelles, pour les querelles partisanes, mais aujourd’hui, c’est le temps de la mobilisation de toutes et de tous pour sauver notre pays."

Il y a un temps pour tout !

Il y a un temps pour la politique politicienne, un temps pour les ambitions personnelles, pour les intérêts individuels et corporatistes, un temps pour les querelles partisanes.

Mais aujourd’hui, aujourd’hui, c’est le temps de la mobilisation de toutes et de tous pour sauver notre Pays en danger. C’est le temps du dépassement et de l’oubli de soi.

Il s’agit aujourd’hui d’observer une trêve dans ces guéguerres improbables.

Il s’agit de faire du Mali notre seule priorité. Il s’agit de ne plus perdre de temps dans des polémiques stériles, nous sommes engagés dans une course contre la montre et chaque seconde qui passe complique davantage les solutions requises.

Il s’agit de se focaliser sur l’essentiel c'est-à-dire notre intégrité territoriale et notre démocratie.

Nous devons impérativement nous mettre d’accord entre enfants d’un même pays et faire montre de responsabilité en même temps que d’une volonté et d’une détermination sans faille.

Ce que notre attachement à notre pays, à notre intégrité territoriale, à l’unité de notre nations nous commande aujourd’hui, ce que les populations du Nord, nos compatriotes qui souffrent le martyr, ce que nos centaines de milliers de déplacés et de réfugiés nous demandent aujourd’hui c’est d’être unis et solidaires devant l’adversité.

C’est de créer autour de notre armée un climat de confiance et une union sacrée pour arriver à la réconcilier avec elle même, à la reconstruire, à l’équiper et à la mettre dans toutes les conditions pour qu’elle puisse mener à bien sa mission de libération des territoires occupés.

Alors unissons-nous pour sauver notre Patrie. Unissons-nous pour préserver notre démocratie.
C’est l’appel vibrant que je vous lance, Maliennes et Maliens du Nord, du Sud, de l’Est et de l’Ouest.

Mes chers compatriotes,

Il n’y a aucune raison de désespérer. Nous sommes un Peuple digne, un Peuple courageux. Tous ensemble nous relèverons tous les défis aux quels nous sommes confrontés.

Nous pouvons le faire et nous le ferons avec la grâce d’Allah.

Et si vous nous faites confiance nous étonnerons plus d’un par la rapidité avec laquelle cette crise sera résolue !!

Je vous en donne l’assurance, dans très peu de temps, le Mali sera débarrassé de l’irrédentisme, du narcotrafic et du terrorisme religieux, de toutes les formes d’insécurité qui mettent en danger la paix des citoyens.

Notre pays reviendra à lui-même. Il redeviendra lui-même : un pays d’accueil pour tout le monde, un pays de tolérance pour les religions, un pays qui ne sera plus une menace pour ses voisins, un pays qui élira bientôt son futur Président à l’issue d’élections irréprochables.

Tous nous devons en faire le serment ici et maintenant car une telle mission n’est pas au dessus des moyens du Grand Peuple que nous sommes et pour le Mali, je le répète ici j’accepterai, pour ma part, tous les sacrifices !

Merci pour votre confiance, merci pour votre sollicitude, merci pour votre patience.

Vive le Mali éternel, un et indivisible !

Que le Tout Puissant nous inspire et qu’Il protège et bénisse le Mali.

POLITIQUE

Union africaine : comment Ping a perdu la bataille

30/07/2012 à 09h:28 Par Anne Kappès-Grangé et Pascal Airault

Le 16 juillet à Addis-Adeba, Jean Ping a rencontré celle qui va lui succéder pour quatre ans. Le 16 juillet à Addis-Adeba, Jean Ping a rencontré celle qui va lui succéder pour quatre ans. © Simon Maina/AFP


Après six mois de divisions, les chefs d'État sont parvenus à élire le président de la Commission de l'Union africaine. Le candidat sortant, le Gabonais Jean Ping, doit laisser sa place à la Sud-Africaine Nkosazana Dlamini-Zuma. Pour la première fois, une femme va représenter le continent. Récit d'un revirement.

Devant ses proches venus le soutenir, Jean Ping tente de faire bonne figure. Il y a là quelques amis et des membres de son cabinet, mais l'ancien ministre gabonais des Affaires étrangères peine à cacher son amertume. Plus tard, il relativisera, un peu. Le 16 juillet, il expliquera à l'un de ses visiteurs que « ce sont les aléas de la vie politique » et que l'on « ne se lance pas dans pareille bataille sans se préparer à la défaite ». Ému, il tirera sa révérence en citant Shakespeare (« Le monde entier est un théâtre où tous, hommes et femmes, sont de simples acteurs. Ils ont leurs entrées et leurs sorties »), mais, ce 15 juillet au soir, il n'en est pas encore là.

Plus bas, au rez-de-chaussée du siège de l'Union africaine (UA), à Addis-Abeba, les chefs d'État et de gouvernement du continent sont en train de lui préférer la Sud-Africaine Nkosazana Dlamini-Zuma, l'ex-femme du président Zuma, pour la présidence de la Commission de l'UA. Pendant plus de deux heures, ils ont constaté leur incapacité à trouver un compromis, avant de se résoudre à passer au vote. Aucun des deux candidats n'est admis dans la salle, mais les résultats leur sont discrètement transmis. Jean Ping, 69 ans, sait que c'est terminé.

La traditionnelle photo de famille des chefs d'États et de gouvernements réunis à Addis-Adeba, le 15 juillet.

©DR

Le 30 janvier, lors du 18e sommet de l'UA, déjà organisé en Éthiopie, la configuration était inversée. À l'issue du quatrième tour, il avait échoué à rassembler les deux tiers des voix nécessaires pour être reconduit à la tête de la Commission, mais c'est lui qui avait remporté les trois premiers rounds du scrutin. Lui que les chefs d'État avaient décidé de prolonger dans ses fonctions en attendant qu'une solution soit trouvée. L'élection avait duré la journée et l'UA tout entière avait frémi de ses déchirures affichées.

Six mois ont passé et, cette fois-ci, tout va très vite. Ni le Premier ministre éthiopien, que l'on dit malade, ni le Nigérian Goodluck Jonathan, dont le pays vient d'être endeuillé par l'incendie d'un camion-citerne (plus de cent morts), n'ont fait le déplacement. Ils étaient parmi les plus farouches défenseurs de Ping et cela n'augure rien de bon.

Seuls 51 des 54 pays membres peuvent voter (trois ont dernièrement connu des coups d'État et sont donc suspendus). Au premier tour, Dlamini-Zuma remporte 27 voix et Ping 24. Un peu plus tard, l'écart se creuse : elle recueille 29 voix, puis 33. Il n'est pas encore 23 heures, Ping est battu. Conformément au règlement de l'organisation, il retire sa candidature. Vient ensuite le quatrième tour : la ministre sud-africaine de l'Intérieur obtient 37 suffrages, soit trois de plus que ce dont elle avait besoin pour se faire élire. Dans la salle, Ali Bongo Ondimba n'attend pas la confirmation officielle et va féliciter son homologue Jacob Zuma. Pour Pretoria, c'est un triomphe, même si la délégation sud-africaine préfère faire profil bas. « Rendez-vous compte, s'exclame un diplomate africain basé en Éthiopie. À l'origine, sa candidature était soutenue par les quinze pays de la SADC [Communauté de développement de l'Afrique australe, NDLR]. Cela veut dire qu'elle a réussi à convaincre bien au-delà de sa sous-région, jusqu'en Afrique de l'Ouest et en Afrique centrale ! » 

Une riposte préparée

À la sortie, l'Ougandais Yoweri Museveni salue avec une satisfaction évidente « la victoire d'une combattante pour la liberté » - allusion au passé de militante antiapartheid de Dlamini-Zuma. Le Béninois Boni Yayi, qui exerce la présidence tournante de l'UA et qui était, avec l'Ivoirien Alassane Dramane Ouattara, l'un des plus fidèles soutiens de Jean Ping, ne laisse rien paraître de sa déception. Cette élection, dit-il, est la preuve que « l'Afrique est mûre ». Comme beaucoup, il est sans doute soulagé qu'il n'y ait pas eu un nouveau blocage, mais il ne s'attendait pas à un tel écart. Ping n'avait-il pas lui-même dit à Jeune Afrique qu'il était « confiant » ? « Ils peuvent peut-être m'empêcher d'être élu, mais moi aussi je peux les bloquer », avait-il assuré le 12 juillet.

Qui a trahi ? Qui a basculé ? Avec un vote à bulletins secrets, les spéculations vont bon train.

Ce jour-là, il y croyait encore. La veille, deux communicants (un Congolais et un Camerounais) étaient arrivés en Éthiopie. Dans leurs valises, des tracts et des articles de presse démolissant la candidature sud-africaine et mettant en garde contre les volontés hégémoniques de Zuma. Ils préparaient la riposte, avaient-ils chuchoté d'un air entendu, on allait voir ce qu'on allait voir...

Ils ne sont pas les seuls à s'être trompés. « On s'est fait avoir, résume un ministre ouest-africain des Affaires étrangères. En janvier, quand les présidents ont décidé de maintenir Ping, on a pensé que cela tournerait à notre avantage. On a créé un comité de huit chefs d'État qui s'est réuni plusieurs fois à Cotonou, mais sans jamais arriver à rien. L'Afrique du Sud, elle, en a profité pour remettre sa candidate en selle. Elle a mené une campagne robuste, alors qu'à Libreville on ne s'est pas démené. Avec Bongo père, cela ne se serait jamais passé comme ça. » Un avis que partage l'un de ses homologues d'Afrique du Nord. « Jean Ping n'a pas démérité, reconnaît-il. Ce n'est sans doute pas son bilan qu'il paie. Mais, pour gagner une élection, il faut commencer par faire campagne. »

Cela suffit-il à expliquer l'échec de Ping ? « Libreville et ses partisans ont commis une autre erreur en s'obstinant à parler de cette règle non écrite qui veut que les grands pays du continent ne présentent pas de candidat, poursuit notre ministre originaire du Maghreb. Ils en ont fait un argument de campagne et ils se sont plantés. » Un État « ne peut pas avoir que des devoirs et aucun droit, renchérit un fonctionnaire de l'UA, pourtant proche de Jean Ping. On ne peut pas demander à Pretoria d'être l'un de nos plus gros contributeurs et ne rien lui donner en échange ». Cette élection, poursuit-il, « c'est une révolution pour notre organisation. Non seulement c'est un grand pays qui a été choisi, mais en plus la présidence et la vice-présidence de l'UA reviennent toutes deux à des anglophones [contre toute attente, le vice-président kényan, Erastus Mwencha, a été reconduit avec 50 voix sur 51]. Plusieurs tabous sont tombés d'un coup ! » 

Petites manoeuvres et coup bas

L'Afrique du Sud n'a pas lésiné sur les moyens. Ces derniers mois, des émissaires ont été envoyés dans la plupart des capitales pour plaider en faveur du principe de rotation régionale (l'Afrique australe n'avait jamais occupé le poste). Parce que chaque voix compte, Pretoria a annoncé l'établissement d'une ambassade en Somalie, où la situation sécuritaire est pourtant loin d'être normalisée, et l'ouverture d'une liaison aérienne, quatre fois par semaine, entre l'Érythrée et l'Afrique du Sud.

Au lendemain de l'élection de Dlamini-Zuma, Richard Onyonka, le vice-ministre kényan des Affaires étrangères, dont le pays soutenait Ping, s'est ouvertement plaint des méthodes sud-africaines : « Ils avaient le droit de présenter un candidat, mais il y a eu trop d'intimidations, de torsions de bras et de menaces ! » Des enveloppes ont-elles circulé, comme le répètent des partisans du Gabon ? Impossible à prouver, mais « les Sud-Africains savaient ce qu'ils voulaient et ils ont fait en sorte de l'obtenir », conclut notre diplomate.

Pretoria n'a toutefois pas eu le monopole des petites manoeuvres et des coups bas. « D'un côté comme de l'autre, ça a été une sale campagne, regrette un membre de la Commission. L'Afrique n'en est pas sortie grandie. » Depuis, les adversaires de Dlamini-Zuma font et refont leurs comptes. Qui a trahi ? Qui a basculé ? Le vote s'est déroulé à bulletins secrets, mais les spéculations vont bon train.

La femme qu'il fallait éloigner

L'élection de Nkosazana Dlamini-Zuma « n'est pas forcément une bonne nouvelle, souffle une journaliste sud-africaine. On avait encore besoin d'elle au pays ». Ex-ministre des Affaires étrangères passée au ministère de l'Intérieur, elle a su faire le ménage au sein d'une administration réputée corrompue, gagnant ainsi en visibilité sur la scène politique locale. Et s'il y a quelqu'un que cela risquait de gêner, à quelques mois des élections internes au Congrès national africain (ANC), prévues en décembre, et avant le scrutin présidentiel de 2014, c'est bien Jacob Zuma, l'homme dont elle a divorcé en 1998. Dlamini-Zuma était sur le point de constituer un ticket avec l'influent Kgalema Motlanthe, vice-président de l'ANC et ancien vice-président du pays. « Elle est zouloue, comme Zuma. Motlanthe est un Pedi. À eux deux, ils auraient été très difficiles à battre, explique un observateur de la vie politique sud-africaine. Zuma avait intérêt à l'envoyer loin. ».

Aucun doute concernant le Tchad. Son président avait dit qu'il soutiendrait l'Afrique du Sud, faisant fi de la consigne de vote donnée par la Communauté économique des États de l'Afrique centrale (Ceeac), à laquelle il appartient. Idriss Déby Itno espérait certainement négocier l'élection de Nagoum Yamassoum, son ancien ministre des Affaires étrangères, au poste de commissaire pour les affaires politiques de l'UA - fauteuil qui lui a échappé. On peut aussi supposer qu'à Bangui, pour des considérations de politique régionale, François Bozizé a aligné ses positions sur celles de N'Djamena. On sait également la RDC redevable à l'Afrique du Sud depuis que celle-ci a reconnu sans sourciller la victoire de Joseph Kabila à la présidentielle contestée de novembre dernier. Enfin, on connaît la tiédeur des relations qu'entretiennent les présidents Bongo et Teodoro Obiang Nguema, et l'on imagine sans peine la satisfaction de Malabo à voir Libreville ainsi étrillé. « Nous sommes très déçus, il n'y a eu aucune solidarité en Afrique centrale », peste un conseiller gabonais.

Et en Afrique de l'Ouest ? Les pays lusophones se sont alignés sur l'Angola, acquis depuis le début à la cause sud-africaine. Le président dos Santos a probablement su convaincre la Guinée de faire de même - Luanda y a des intérêts miniers, dans la bauxite notamment. Et comme Alpha Condé a récemment contracté un prêt de 25 millions de dollars (20 millions d'euros environ) auprès d'un intermédiaire sud-africain que lui avait recommandé Jacob Zuma, l'équation est vite résolue. Quid du Liberia ? Dlamini-Zuma n'a pas ménagé sa peine en allant frapper en personne à la porte de la présidente du Liberia, le 15 juillet au matin. Ellen Johnson-Sirleaf, première femme élue à la tête d'un pays africain, s'est sans doute ralliée sans difficulté à Dlamini-Zuma, qui aspirait à devenir la première femme à prendre la direction de la Commission.

Et en Afrique du Nord ? L'Algérie est proche de l'Afrique australe. Des liens très forts unissent le Front de libération nationale (FLN, au pouvoir) au Congrès national africain (ANC, également au pouvoir). En outre, Alger a toujours pu compter sur le soutien du sud du continent dans le dossier du Sahara occidental. Quant à l'Égypte, son nouveau président, Mohamed Morsi, avait assuré Zuma de son soutien lors d'un tête-à-tête, la veille du vote.

Jean Ping s'est donc retrouvé bien seul. « Les chefs d'État étaient fatigués de toute cette histoire, ajoute un ancien ministre. Cela durait depuis des mois. Quand ils ont vu de quel côté penchait la balance, ils se sont ralliés pour en finir. » Les francophones doivent-ils s'en inquiéter ? « Non, cela n'est pas si grave, relativise Edem Kodjo, ex-Premier ministre du Togo. Dlamini-Zuma ne pourra pas imposer les vues de l'Afrique du Sud, elle devra composer. » Même son de cloche chez un président sahélien : « On en a fait tout une histoire, mais ce n'est pas le chef de la Commission qui définit la politique de l'UA et donne des instructions aux dirigeants africains. C'est nous qui lui donnons la feuille de route. »

Dlamini-Zuma prendra ses fonctions courant septembre. À 63 ans, elle devra réconcilier les Africains avec eux-mêmes, elle qui, dit-on, peut se montrer froide et cassante, et convaincre qu'elle n'est pas là pour servir les ambitions de son pays, qui convoite un siège de membre permanent au Conseil de sécurité de l'ONU. La tâche s'annonce difficile. « J'ai connu femme plus agréable, souffle un ministre d'Afrique de l'Ouest. Avec elle, on ne sait jamais à quoi s'attendre. Mais il faut qu'elle sache que nous conserverons la gestion de nos crises. Nous ne viendrons pas prendre d'instructions à Addis-Abeba. » Et de conclure, avec une pointe de sarcasme : « Cette élection devrait faire plaisir à nos partenaires étrangers attachés à la parité. C'est déjà ça. » À moins que lesdits partenaires ne prennent ombrage de la rhétorique volontiers antioccidentale des ex-époux Zuma.

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Anne Kappès-Grangé et Pascal Airault, envoyés spéciaux à Addis-Adeba