lundi, 09 novembre 2009

Le cas Bemba

07/11/2009 | Jeune Afrique | Par : Marianne Meunier


En juillet 2009, Bemba est autorisé à aller aux obsèques de son pèreEn juillet 2009, Bemba est autorisé à aller aux obsèques de son père© Thierry Charlier/AP/SIPA

Détenu depuis un an et demi, l’ex-vice président du Congo et chef de guerre n’a toujours pas été jugé. La CPI ne veut rien négliger, son procès est aussi celui où se joue la crédibilité de la justice internationale.

De notre envoyée spéciale à La Haye et Bruxelles

Deux tours crénelées, des murailles de brique, un ciel toujours gris : devant la prison de Scheveningen, même la plus blanche des oies se sent coupable. La forteresse pourrait être le palais d’un dictateur paranoïaque. C’est la nouvelle maison de Jean-Pierre Bemba.

Depuis le 3 juillet 2008, le bouillonnant patron du Mouvement de libération du Congo (MLC) n’en a franchi les portes que pour deux raisons : des comparutions à la Cour pénale internationale (CPI), à quelques kilomètres de là, dans le centre de La Haye, et les obsèques de son père, Jeannot Bemba Saolona, en juillet 2009. Le reste de son temps – c’est-à-dire la majeure partie –, Jean-Pierre Bemba le passe entre ces murs fouettés par le vent du nord.

La prison de Scheveningen a la réputation d’un bon hôtel : cellules individuelles, salles de sport, plateaux-repas – ou possibilité de cuisiner soi-même. Les visites sont autorisées et, tous les dimanches, Bemba passe quelques heures avec son épouse Liliane et leurs cinq enfants. Ils viennent en voiture de Rhode-Saint-Genèse, dans la banlieue de Bruxelles. Son épouse lui apporte des magazines – Le Point, L’Express, J.A., Gala –, son fils aîné, des DVD.

Tous les dimanches, Liliane Bemba rend visite à son mari avec ses enfants (photo : Gaël Turin pour J.A.)

Richissime seigneur de l’Équateur pendant la deuxième guerre du Congo, à quelques centimètres de la victoire à la présidentielle de 2006 (Bemba a obtenu 42 % des voix au second tour), l’ex-vice-président (2003-2006) rêvait cependant d’un autre château.

Ses avocats et ses partisans parfois idolâtres le répètent : la bastille de Scheveningen n’est pas la dernière demeure de « Jean-Pierre ». Pour eux, les accusations de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité sont farfelues. Et le dossier de Luis Moreno-Ocampo, le procureur de la CPI, un mille-feuille de mensonges. Les rebondissements du « feuilleton Bemba » les confortent. En juin, les juges retiraient trois chefs d’accusation de la liste. Actuellement, ils examinent la possibilité d’une mise en liberté provisoire. Détenu depuis un an et demi, Bemba n’a toujours pas été jugé… « Nous nous interrogeons sur l’implication des adversaires de Jean-Pierre Bemba pour l’empêcher de jouer un rôle de leader politique au Congo », en conclut Aimé Kilolo, l’un de ses avocats.

Du côté du procureur, l’analyse est bien différente. Normal que le procès n’ait pas commencé, répète-t-on. La CPI, créée en 1998, est encore un laboratoire. L’examen tatillon du dossier par les juges n’inquiète pas. Au contraire, ils sont, aux yeux du procureur, la marque de l’impartialité de la justice et ne rendront le procès et son issue que plus crédibles.

Comme dans les parties de ping-pong qui occupent Bemba dans sa prison, défense et accusation se renvoient toutes les balles. Un petit jeu inhérent à toute affaire judiciaire. Mais dans celle-ci se jouent la crédibilité de la justice internationale et la fin de l’impunité pour les puissants. Retour sur un casse-tête.

Les crimes 2002-2003

En octobre 2002, le président centrafricain Ange-Félix Patassé affronte une rébellion menée par son ancien chef d’état-major, le général François Bozizé. Les troupes loyalistes ne font pas le poids. Bemba met 1 500 hommes du MLC – les « Banyamulenge » – à disposition de Patassé, son allié. Ils quitteront la Centrafrique défaits, à la victoire de Bozizé, en mars 2003. Et laisseront derrière eux un massacre : des hommes, des femmes et des enfants ont été violés, torturés et tués, souvent en public ; des maisons ont été dépouillées. Bangui et ses alentours sont traumatisés.

Les débuts de l’enquête mai 2007-mai 2008

Saisi par la Centrafrique en 2004, Luis Moreno-Ocampo ouvre une enquête en mai 2007. S’appuyant sur des rapports de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH), son équipe va chercher des témoignages de victimes à Bangui. D’ex- « insiders » – les membres du premier cercle de Bemba – parlent aussi. Leur identité, comme celle des victimes, est ultra-protégée.

Le dossier de Moreno-Ocampo s’épaissit. Certains passages sont accablants. Notamment les propos rapportés par le témoin 36, qui a entendu un commandant parler à ses hommes : « Vous n’avez pas de parent, vous n’avez pas d’épouse, vous allez là-bas et vous détruisez tout. C’est la guerre. […] Jean-Pierre Bemba vous a envoyés pour tuer et pas pour vous amuser. »

Au final, Moreno-Ocampo en est sûr : Bemba et Patassé ont ordonné à leurs soldats de terroriser les civils pour les dissuader de s’allier aux rebelles de Bozizé. Ils ont commis un massacre à grande échelle. Plus de 500 victimes sont concernées. Pour le procureur, il s’agit de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité.

L’arrestation 24 mai 2008

Craignant pour sa sécurité après les affrontements entre ses hommes et ceux de la garde présidentielle de Joseph Kabila, Bemba quitte le Congo en avril 2007. Il se partage alors entre ses opulentes villas de Faro, au Portugal, et de Rhode-Saint-Genèse, en Belgique. Les deux États sont membres de la CPI, donc tenus de coopérer. Les services secrets locaux transmettent leurs informations à La Haye.

Au bureau du procureur, une petite cellule traque les faits et gestes de Bemba : les mouvements sur ses comptes bancaires et ceux de sa famille, ses voyages, aux États-Unis ou en France, ses rendez-vous, ses appels. Les limiers disposent d’une visibilité de deux semaines sur son emploi du temps. Lui se sait surveillé.

Il faut prouver deux choses aux juges pour qu’ils émettent un mandat d’arrêt : que le suspect risque de se soustraire à la justice et de porter atteinte aux témoins. Le 22 mai, une opportunité surgit pour le procureur : à La Haye, les enquêteurs ne voient plus clair dans l’agenda de Bemba. Va-t-il se rendre au Congo pour l’élection du porte-parole de l’opposition ? Ou dans un État africain qui n’a pas signé le statut de Rome donnant naissance à la CPI, la Libye par exemple, soutien de Bemba pendant la rébellion ? Le doute est suffisant pour convaincre les juges d’agir. Le 23 mai, dans le plus grand secret, ils émettent un mandat d’arrêt pour trois crimes de guerre et cinq crimes contre l’humanité.

Dès le lendemain, des policiers sonnent au portillon en bois de la villa de Rhode-Saint-Genèse, dans la banlieue de Bruxelles. À l’intérieur, Jean-Pierre Bemba, Liliane et deux de leurs cinq enfants se préparent pour retrouver Jeannot, le grand-père, et leurs trois autres enfants dans un restaurant italien. La petite soirée en famille tourne court.

À la nuit tombée, Bemba est embarqué. Il fera un premier séjour avec des détenus anonymes à la prison Saint-Gilles de Bruxelles, avant d’être transféré, le 3 juillet, à Scheveningen. Un pénitencier beaucoup plus « sélect » : là, les voisins de cellule de Jean-Pierre Bemba s’appellent Charles Taylor (l’ex-président du Liberia) ou Thomas Lubanga (chef de milice congolais).

Dès lors, les partisans de Bemba s’interrogent. Pourquoi Patassé n’est-il pas arrêté lui aussi ? Argument du procureur : il dispose d’un plus grand nombre de preuves contre le chef du MLC. La défense n’est toujours pas convaincue : pour Aimé Kilolo, la saisie de la CPI par Bangui et la non-arrestation de Patassé prouvent que « cette affaire est une cabale politico-judiciaire contre Jean-Pierre Bemba ».

Audiences décisives

12-16 janvier 2009

Pour sa défense, le nouveau pensionnaire de Scheveningen a essayé de se constituer une équipe de choc : le Britannique Karim Khan, ancien défenseur de Charles Taylor, les Belges Aimé Kilolo (fils d’un ministre de la Fonction publique de Mobutu) et Pierre Legros, le Congolais Nkwebe Liriss. Lors de « conversations privilégiées » – des visites sans gardien – ou au téléphone, ils élaborent une stratégie avec leur client, « très participatif », selon Aimé Kilolo.

Après plusieurs reports, l’heure de vérité a lieu en janvier, quand commencent les « audiences de confirmation des charges ». Les deux camps déroulent leurs arguments pour convaincre les juges, qui doivent décider si procès il y aura. De chaque côté, les lignes sont claires. Pour le procureur, Bemba a élaboré un plan commun avec Patassé. Il s’est très rarement rendu à Bangui, mais savait ce que faisaient ses hommes. Riposte de la défense : il n’y a pas eu de plan commun, les Banyamulenge n’étaient pas sous la responsabilité de Bemba mais de celui qui les avait appelés, c’est-à-dire Ange-Félix Patassé ; quand Bemba a eu vent de viols, il les a fait punir par une cour martiale. Les juges ont soixante jours pour rendre leur décision.

Le procureur doit revoir sa copie 3 mars 2009

Dix jours avant l’échéance, coup de théâtre : les juges prient le procureur de modifier le document de « notification des charges ». Ils supposent que Bemba est responsable des exactions commises par ses hommes en Centrafrique, mais la thèse du « plan commun » ne les convainc pas. Pour eux, c’est la seule responsabilité du chef militaire qui est en jeu : Bemba savait mais n’a rien fait pour empêcher les massacres. Ils demandent donc au procureur de présenter un autre acte d’accusation, dans ce sens.

Selon la défense, c’est un camouflet pour Luis Moreno-Ocampo. « Les juges lui ont signifié qu’il y allait un peu trop fort », estime Aimé Kilolo. En face, on affiche toujours la même sérénité : « Nous avons aussi des preuves pour montrer que Bemba savait et n’a rien fait, dit Béatrice Le Fraper, conseillère politique du procureur. Les gens qui lui envoyaient des rapports viendront témoigner. »

Bemba devient « l’accusé » 15 juin 2009

Deux mois et demi après avoir reçu la nouvelle copie du procureur, les magistrats annoncent leur décision, en juin : l’affaire sera jugée et Bemba devient « accusé ». Mais c’est pour sa responsabilité de supérieur hiérarchique, et non de coauteur, qu’il comparaîtra. Trois chefs d’accusation ont été retirés de la liste des charges (sur un total de huit) : deux pour « tortures » et un pour « atteinte à la dignité de la personne ». « Une grande réhabilitation morale », estime Aimé Kilolo. Autre interprétation possible : les viols, pour lesquels les accusations ont été maintenues, comprennent déjà les tortures et les atteintes à la dignité.

Liberté provisoire ? 14 août 2009

Tous les cent vingt jours, les juges doivent se demander si l’incarcération est nécessaire. L’audience a lieu fin juin. En août, ils rendent leur décision : Bemba doit être mis en liberté provisoire. Pour eux, le patron du MLC est un prisonnier modèle. Il ne se soustraira pas à la justice et ne se comportera pas en criminel. La preuve : aux obsèques de son père, auxquelles il a été autorisé à assister à Bruxelles, aucun incident n’a été déploré.

Ses avocats crient victoire. Reste un casse-tête : le pays d’accueil. La Belgique, la France, l’Allemagne, l’Italie, le Portugal et l’Afrique du Sud sont sollicités. Membres de la CPI, ils sont tenus de coopérer. Mais aucun n’a intérêt à prendre ce risque diplomatique.

Autre embûche : le procureur a immédiatement fait appel de la décision des juges. « Une erreur en droit », dit Béatrice Le Fraper. Pour le bureau du procureur, les conditions nécessitant l’incarcération de Bemba n’ont pas changé. Il prétend que certains témoins, dont les noms ont filtré, ont déjà subi des intimidations. L’appel suspend la mise en liberté. La réponse de la Cour est attendue fin novembre.

D’ici là, les avocats et les soutiens de Bemba feront du lobbying auprès de certains États pour qu’ils acceptent le paria. Ils comptent faire appel à des pays « plus neutres », en Europe du Nord, par exemple, et envisagent de demander au Congo d’accueillir son ancien « vice-président ». Après tout, le pays est membre de la CPI et ne peut interdire son sol à l’un de ses ressortissants.

À Bangui, les victimes ne comprennent pas : « De leur point de vue, une libération, même provisoire, vaut acquittement », explique Mariana Pena, représentante de la FIDH à La Haye.

Le procès bientôt

Un procès aura lieu. La question est maintenant : quand ? Le procureur doit encore interroger quelques témoins et achever la transmission du dossier – 12 000 pages pour le moment – à la défense. Théoriquement, ce sera fait fin novembre. Les avocats de Bemba termineront ensuite leur enquête. Ils pensent en avoir pour quatre mois. Peut-être un début de procès en avril, avance Aimé Kilolo. Il faudra d’ici là résoudre la question de l’identité des témoins – faut-il ou non la révéler ?

Autre sujet : les frais de la défense. Depuis son arrestation, les biens et les avoirs de Bemba sont gelés. Officiellement, il n’a pas les moyens de payer ses avocats. Pierre Legros et Karim Khan ont d’ailleurs démissionné. Nkwebe Liriss et Aimé Kilolo disent travailler gracieusement. Ils seront bientôt payés. Le greffe a décidé la semaine dernière d’avancer 30 150 euros par mois pour sa défense, frais qu’il devra rembourser à l’issue de la procédure.

Bolloré contre-attaque

07/11/2009 | Jeune Afrique | Par : Propos recueillis par P. Airault et P. Perdrix


Vincent Bolloré affiche ses ambitions pour le marché de la publicité en AfriqueVincent Bolloré affiche ses ambitions pour le marché de la publicité en Afrique© Vincent Fournier pour Jeune Afrique

Le patron du groupe Bolloré est critiqué de toutes parts sur ses pratiques africaines, notamment dans la gestion des plantations de palmiers à huile et d’hévéa. Il sort de son silence, décidé à rendre coup pour coup.

Mardi 13 octobre. Salon privé de la Tour Bolloré à Puteaux. « Vincent l’Africain » a convié son staff en charge des plantations*. Le capitaine d’industrie est décidé à passer à l’offensive médiatique pour contrer les attaques dont il fait l’objet. Un reportage sur France Inter, en mars dernier, l’a présenté comme un héritier direct de la Françafrique. Plus récemment, la parlementaire européenne Eva Joly l’a classé parmi les pilleurs du continent. L’ONG Les Amis de la terre a nominé son groupe en octobre, parmi douze grandes entreprises françaises, pour l’attribution du prix Pinocchio du développement durable. Les accusations : violation des droits sociaux, déforestation, pollution locale, émission de gaz à effet de serre, communication biaisée, publicité trompeuse…

Le patron breton n’a pas apprécié. À 57 ans, il veut mettre les choses au point. Un changement de stratégie qui ne doit rien au hasard. Le discret mais très influent vice-président en charge de l’Afrique, Michel Roussin, est parti chez Veolia. Le courant avait, semble-t-il, de plus en plus de mal à passer avec Dominique Lafont, le patron de Bolloré Africa Logistics. Ce dernier, artisan du développement dans les pays anglophones, monte en puissance. Parallèlement, la famille Calzaroni, conseillère historique en matière de communication, doit cohabiter avec les jeunes loups du groupe Euro RSCG, plus enclins à communiquer.

Et puis, « tel le paratonnerre attirant la foudre », Bolloré en a assez d’être la cible systématique des pourfendeurs de la Françafrique. Assez également des rumeurs sur la vente de ses actifs africains. S’il avoue s’être débarrassé de son activité tabac pour une question d’image, il regrette d’avoir capitulé si vite sur le bois. A-t-il songé à se désengager totalement de l’Afrique après la vente de Delmas au groupe CMA-CGM ? « Jamais, clame-t-il haut et fort. Nous étions en Afrique avant moi, nous y resterons après moi ! » Cette vente lui a même permis de travailler plus facilement avec les autres armateurs (Maersk, MSC…) et de renforcer sa stratégie portuaire et terrestre. Quant à la concession du port de Dakar gagnée par DP World en 2007, si Bolloré « n’aime pas perdre », il ne peut plus être taxé de situation monopolistique.

Quoiqu’il en soit, l’homme d’affaires a déjà planifié la date de sa retraite : en 2022 pour le 200e anniversaire du groupe. Il aura 70 ans. En attendant, il initie ses fils, Yannick, Sébastien et Cyrille aux arcanes du groupe. Le premier est chargé de développer Direct 8 et les médias. Le deuxième est une tête chercheuse dans les nouvelles technologies. Le dernier se consacre à Bolloré Énergie, distributeur de combustibles en France.

Dans les prochains mois, le groupe lancera le Wimax et ouvrira des bureaux d’Havas dans le continent. Il est actuellement à la recherche de perles rares africaines, l’équivalent des « Séguéla français ». Et en 2010, un pays d’Afrique de l’Ouest devrait accueillir la Blue Car, la voiture électrique. Lequel ? La Côte d’Ivoire semble bien placée.

* Claude Juimo Monthe, président du conseil d'administration de la Socapalm, Luc Boedt, directeur général de Socfin, Bertrand Chavanes, conseiller du président.

JEUNE AFRIQUE : Puisque vous êtes attaqué, quel est au juste votre rôle dans les plantations de palmiers à huile et d’hévéa au Cameroun ?

Vincent Bolloré : Outre la plantation de 8 800 hectares de la Safacam, qui nous appartient en direct, nous détenons autour de 12 % de la Socapalm, privatisée en 2000 par le Cameroun et rachetée par la Société financière luxembourgeoise (Socfinal), dont nous sommes administrateurs et actionnaires à hauteur de 40 %. Ce groupe, présidé par Hubert Fabri, a des plantations en Indonésie, au Cameroun, en Côte d’Ivoire, au Liberia et au Nigeria notamment. Nous sommes donc partenaires financiers de la Socapalm qui exploite autour de 30 000 hectares. J’assume complètement cette position et j’ajoute que l’État camerounais est resté au capital avec 20 % des parts et que la Socapalm est cotée à la Bourse de Douala.

Autant d’arguments pour vous défendre…

Dire qu’un groupe colonialiste, en l’occurrence Bolloré, coupe des forêts primaires, tue des orangs-outans et déplace des Pygmées… est totalement mensonger et rigoureusement faux. Les surfaces exploitées sont connues. Le nombre de salariés aussi : la Safacam et la Socapalm emploient chacune 1 500 personnes. À cela s’ajoutent les sous-traitants, qui représentent autour de 2 500 personnes pour la Socapalm et moins de 20 % des effectifs pour la Safacam. Les règles sociales sont appliquées. Ce ne sont pas des zones de non-droit. J’ajoute que la filiale dédiée au secteur privé de l’Agence française de développement (AFD), Proparco, et la coopération allemande (DEG) sont nos partenaires.

Pourquoi ces attaques alors ?

Premièrement, il est clair que certains producteurs américains d’huile de soja ont mobilisé depuis des années des sociétés de lobbying pour expliquer que l’huile de palme posait des problèmes. Pas de chance, elle ne contient pas de cholestérol, contrairement à celle de soja. Avec 40 millions de tonnes produites chaque année, ces deux huiles sont au coude à coude. Il y a une guerre mondiale de l’huile. Il y a aussi ceux qui, sans arrêt, cherchent à nous « allumer ». Ils sont souvent mal intentionnés et pour certains rémunérés. Et enfin, « Bolloré l’ami de Sarkozy » dérange. Il a beaucoup investi en Afrique quand d’autres se retiraient. Aujourd’hui, les faits lui donnent raison.

En effet, 2008 a été une excellente année pour vous. L’activité plantation vous a rapporté 47 millions d’euros.

L’année 2008 a été exceptionnelle car les prix de l’huile de palme et du caoutchouc ont été au plus haut. Mais nous investissons dans ce secteur depuis 1995. Quand je suis entré au capital de Socfinal, le groupe exploitait une vingtaine de milliers d’hectares contre 140 000 aujourd’hui. En moyenne, Safacam gagne entre 2 et 3 millions d’euros par an et notre quote-part d’Intercultures (la société qui regroupe les plantations africaines de Socfinal) est de 20 millions. Soit entre 7 % et 8 % de l’ensemble des profits du groupe Bolloré.

Et en 2009 ?

Nous sommes sur des prévisions à la baisse, de moitié, par rapport à 2008, mais ce sera encore une bonne année. Toutefois, la filière en Asie est beaucoup plus compétitive qu’en Afrique. Le rendement des régimes de palme à l’hectare y est de 24 tonnes. Chez Socapalm, en moins de dix années, nous sommes passés de 9 à 13 tonnes. Cela veut dire qu’il faut des actionnaires de référence capables d’investir sur la durée. J’ajoute que nous vendons l’intégralité de notre production au Cameroun et que, depuis sa privatisation, la Socapalm a seulement eu trois exercices bénéficiaires.

Mais n’est-ce pas la filière des agrocarburants qui vous intéresse ?

Non. Le continent a d’abord un problème alimentaire à résoudre.

Alors pas question d’abandonner ?

En aucune manière. Quand on est pris comme cible de façon caricaturale et avec des méthodes sujettes à caution, cela mérite une réaction. Dans un premier temps, nous avons été tentés de rester en retrait sur la Socapalm. Après réflexion, au Cameroun et en Afrique, nous pouvons et nous devons nous défendre.

Après les silences, est-ce le temps de la contre-attaque ?

Lorsque nous avons été critiqués sur notre activité forestière, nous sommes partis du Cameroun, il y a cinq à six ans, où nous avions deux exploitations. C’était lâche. Des sociétés asiatiques sont arrivées : elles coupent 40 à 50 arbres à l’hectare, quand nous en coupions un seul ! Je ne ferai pas la même chose sur le caoutchouc et l’huile de palme. C’est pour cela que j’ai décidé de me battre contre les amalgames et de réagir.

Mais les attaques fusent aussi ailleurs, comme la concession du port d’Abidjan obtenue de gré à gré en 2004 ?

C’est faux, cela ne s’est pas passé ainsi. Il y a eu un appel d’offres, mais nous avons été les seuls à répondre. Nous avons donc gagné cet appel d’offres de gré à gré. La Côte d’Ivoire traversait une période extraordinairement difficile et personne ne voulait prendre le risque d’y investir. Depuis une vingtaine d’années, nous n’avons rien gagné de gré à gré. Malheureusement !

Pourquoi malheureusement ?

C’est beaucoup plus simple et moins stressant. Et je pense que nous mériterions de remporter des contrats de gré à gré. Le groupe vient de fêter ses 188 ans, nous sommes en Afrique depuis plus de trente ans et nous avons démontré nos capacités à investir, payer des impôts, former les élites, trouver des partenaires… Dois-je rappeler que le port d’Abidjan offre à présent un meilleur rendement que celui de Marseille ? Bref, nous avons de meilleurs comportements que les amis des bons jours. Nous, nous restons dans les moments difficiles.

Cela a été le cas en RD Congo. Mais êtes-vous sûrs des cargaisons que vous traitez ? Nous faisons allusion à l’exportation illégale de matières premières…

Et vous, êtes-vous sûrs que personne n’a glissé quelque chose dans votre voiture ? Plus sérieusement, il y a plusieurs façons de vérifier la teneur d’une cargaison. Si le donneur d’ordre et le receveur sont des sociétés connues, cela élimine à 90 % les problèmes que vous évoquez. Et puis nous sommes commissaires en douane, nous contrôlons donc nos conteneurs très fréquemment avec des systèmes électroniques. Pour l’essentiel, nous sommes donc sûrs du contenu de nos cargaisons. Mais ni plus et ni moins que la SNCF ou DHL…

Oui, mais là nous sommes en RD Congo.

Je n’ai aucune raison de penser qu’il se passe des choses pires en Afrique qu’ailleurs. Quant aux rapports de l’ONU sur ce dossier, nous avons toujours été cités sur de fausses accusations. Nous avons depuis démontré que cela était infondé.

Vous avez remporté en décembre 2008 la concession portuaire de Pointe-Noire. Êtes-vous intéressés, en plus, par le Chemin de fer Congo-Océan (CFCO) ?

Notre stratégie en Afrique repose en effet sur l’existence de corridors terrestres qui prolongent les infrastructures portuaires. Nous avons donc indiqué que nous étions prêts à coopérer sur un projet qui permette un flux plus rapide des marchandises, car sinon un port est vite engorgé.

Coopérer seulement ?

Nos moyens sont limités. Nous n’avons pas accès aux capitaux extérieurs et nos investissements reposent sur notre cash-flow.

Où en est votre « mano a mano judiciaire » avec Jacques Dupuydauby de Progosa au Togo, au Gabon et au Cameroun ?

La justice de chacun de ces pays nous a donné raison et nous a rendu les actifs du groupe qui avaient été détournés.

Ne regrettez-vous pas cette association avec lui au Togo ?

Nous n’avons jamais été associés. Il était salarié du groupe et nous ne pouvions imaginer qu’il y aurait un détournement d’actifs. Cette affaire est réglée : justice nous a été rendue. Mais je n’en dirai pas plus car une autre action au pénal est en cours en Espagne où se trouve le siège de Progosa.

Le départ de Michel Roussin, votre « Monsieur Afrique », et l’ascension de Dominique Lafont à la tête de Bolloré Africa Logistics (BAL), traduisent-ils un changement de méthode ?

C’est peut-être le hasard des coïncidences. À la veille de ses 70 ans, après dix années de bons et loyaux services, Michel Roussin a eu envie de rejoindre le groupe Veolia et Henri Proglio, pour qui j’ai beaucoup d’estime et d’amitié. Je n’ai pas su le retenir. Avec Dominique Lafont, ils constituaient un binôme équilibré du fait de leurs parcours, formation et profil respectifs. Lafont est en première ligne. Comme il est fier de ce que le groupe entreprend en Afrique, il communique.

On a tout de même l’impression que ce changement répond à un souci de rupture avec, par exemple, la Françafrique…

On a d’abord dit qu’avec Nicolas Sarkozy à l’Élysée, j’allais tout gagner en Afrique. Pas de chance, j’ai perdu le port de Dakar ! Nous sommes en Afrique depuis trente ans et nous y resterons. Nous y étions avant moi, nous y resterons après moi.

Mais on vous voit peu sur le continent…

C’est vrai. Mes équipes y vont et je trouve que ce n’est pas bon de personnaliser les relations. Sinon, j’adore aller en Afrique.

Rencontrez-vous alors les chefs d’État africains à Paris ?

Oui, souvent. Notre groupe représente entre 1 % et 2 % des recettes fiscales dans bon nombre de pays où nous sommes implantés et autant en matière d’emplois. Nous représentons une activité importante. Et lorsque certains observateurs, soi-disant avisés, prétendaient que nous allions vendre nos actifs africains, il était naturel de demander audience aux chefs d’État pour réaffirmer notre intérêt pour le continent.

N’avez-vous jamais envisagé de vendre vos activités africaines, même en 2006, après la cession de Delmas à CMA-CGM ?

Jamais. Cette vente m’a permis de devenir un « pure player à terre ». D’ailleurs, depuis, nous ne cessons de nous renforcer en obtenant des concessions portuaires, car les États savent très bien que nous traitons avec équité tous les armements : Maersk, CMA-CGM, MSC…

Que vous inspire la cession annoncée en Bourse de CFAO par le groupe français de distribution et de luxe PPR ?

L’Afrique est en train de devenir un continent qui intéresse la Bourse. Je suis au conseil d’administration de Mediobanca, qui réunit la fine fleur de la finance en Italie. Récemment, au terme d’une conversation, l’idée s’est imposée qu’il fallait investir en Afrique. J’étais fou de joie. Je me suis dit que j’avais gagné. Les capitaux vont arriver en Afrique. Cela fait trente ans que notre groupe investit en Afrique, j’ai 57 ans, c’est presque toute ma vie. Les mêmes choses produisent les mêmes effets. Ce qui s’est passé en Chine, en Inde et en Asie du Sud-Est va se répéter sur le continent.

De quoi être optimiste et investir dans la communication avec Havas…

Depuis que je suis président du groupe, je ne cesse de dire aux équipes de Havas qu’il faut aller en Afrique. Nous avançons, mais c’est très long. La plupart des gens ne connaissent pas le continent. Si vous n’avez pas un attachement particulier, si vous lisez la presse française et regardez la télévision, vous en avez une vision déformée. Et même anxiogène. Nous sommes malgré tout passés à la phase opérationnelle. Havas va ouvrir des bureaux au Togo, en Côte d’Ivoire, au Cameroun, dans un premier temps, puis au Nigeria et au Kenya. L’idée est d’inciter nos clients comme Orange, Sanofi ou Danone – pour ne citer qu’eux – à faire de la publicité en Afrique. C’est un marché en plein développement, et à terme, nous allons recruter des publicitaires africains.

Mais Havas, c’est aussi Euro RSCG qui fait du conseil en communication en Afrique, notamment en Côte d’Ivoire pour le président Laurent Gbagbo. Ne craignez-vous pas un parasitage avec vos activités historiques ?

Je ne sais pas à quel titre je pourrais empêcher les équipes d’Euro RSCG de travailler partout dans le monde. Je ne peux déjà pas le faire en France, où certains d’entre eux travaillent pour Ségolène Royal, d’autres pour Nicolas Sarkozy !

Seriez-vous intéressés par les médias en Afrique ?

Non, car il y aurait automatiquement des interférences politiques, ou tout du moins des soupçons. En France, nous ne sommes pas en conflit d’intérêts car nous ne vendons rien à l’État. Ce n’est pas le cas en Afrique.

Et votre voiture électrique, la Blue Car, qui sera commercialisée en France au cours de l’été 2010, va-t-elle être disponible en Afrique ?

Oui. Cela se fera dans un pays au nord-ouest de l’Afrique subsaharienne. Je ne peux pas en dire plus pour l’instant.

En revanche pour le Wimax, le haut débit par voie hertzienne, c’est au Gabon que tout commence.

Je dois, en effet, aller au Gabon en novembre pour inaugurer les installations. Wimax, c’est l’ordinateur mobile Internet sans passer par les câbles. De la même façon que le téléphone mobile répondait à la réalité africaine, la voiture électrique aura, également, ses premiers utilisateurs en Afrique, car là où il n’y a pas de réseau électrique, vous installez un panneau photovoltaïque pour recharger les voitures ! Avec ces nouvelles technologies, l’Afrique peut directement monter en première division.

CHINE : Pékin double ses offres de prêts aux pays africains

09.11.2009 | China Daily

C'est "un geste sincère", "non motivé par les besoins énergétiques de la Chine", souligne en une le quotidien pékinois, vitrine officielle du régime à l'étranger. Le 8 novembre, à l'ouverture du forum
Chine-Afrique de Charm El-Cheikh (Egypte), le Premier ministre chinois Wen Jibao a promis aux Africains de doubler sur trois ans le montant des prêts à taux préférentiels auxquels la Chine s'était déjà engagée. Dix milliards de dollars (6,7 milliards d'euros) sont désormais en jeu. Pékin se défend de tout néocolonialisme.