Usagers de la circulation pressés de sortir de la presqu’île et habitants des quartiers populeux ont rivalisé pour se mettre à l’abri des balles tirées en l’air. Des véhicules militaires ont sillonné Conakry avec, à bord, des occupants qui font des rafales. Les stations services, les marchés, les boutiques ont fermé.
Les chauffeurs de taxi ont rejoint les garages. On apprendra plus tard que cette parade militaire est la conséquence directe d’un affrontement violent au PM3 entre gendarmes du camp Koundara et militaires conduits par le lieutenant Toumba Diakité, aide de camp du capitaine Moussa Dadis. Le chef de la junte, capitaine Dadis Camara qui était dans le champ de bataille au PM3 a été blessé par balles et un de ses aides de camp, capitaine Makembo de la garde présidentielle a été tué lors de cet affrontement.
Selon des gens qui disent avoir vécu l’événement, tout aura débuté dans la mi-soirée lorsque le lieutenant Aboubacar Sidiki Diakité « Toumba » a fait irruption au PM3, accompagné de certains de ses fidèles et aurait entrepris de libérer certains de ses proches détenus en ces lieux. Il s’en serait suivi une altercation violente au cours de laquelle les hommes de Toumba sont sortis vainqueurs. Selon toujours les mêmes sources, lieutenant Toumba a réussi à libérer des prisonniers. Mis au parfum de la situation au Camp Koundara, capitaine Moussa Dadis Camara aura décidé d’aller voir ce qui s’y passe. Il empoigne un teuf- teuf, direction camp Koundara où il se serait retrouvé nez à nez avec son aide de camp. Les versions ne manquent pas pour expliquer ce qui s’est réellement passé.
Selon une première version, capitaine Dadis Camara, mis au parfum de la présence de Toumba au PM3, l’a appelé au téléphone pour lui dire de rappliquer de toute urgence au Camp Alpha Yaya. Toumba lui aurait rétorqué : « Si tu as besoin de me voir, il faut venir ! ». Pendant ce temps, Toumba a libéré ses hommes au PM3 et a réussi à les mettre à l’abri.
Le capitaine Moussa Camara insiste : « C’est ton chef hiérarchique qui t’appelle. Tu dois obéir ! C’est moi le président Dadis qui te dis de venir ! » Ces maux n’ont fait ni chaud, ni froid à Toumba qui aurait dit à El Dadis de venir le voir au Camp Koundara s’il a besoin de lui. El Dadis furieux, au volant de sa jeep Land Cruiser a traversé à toute pompe Conakry. On l’a vu entrer dans Kaloum au volant de son teuf-teuf, décoiffé, sans lunettes. Il entre au Camp Koundara où l’attendait Toumba. Les deux hommes échangent des propos peu courtois. Il semble que le capitaine Moussa Dadis Camara a alors pris Toumba au collet, l’a secoué, a voulu faire tomber le couvre-chef fétiche de Toumba lorsque celui-ci, exténué, a sorti son joujou de feu et a tiré en direction du capitaine Moussa Dadis Camara au moment où celui-ci aussi s’apprêtait à dégainer. Moussa Dadis Camara aurait reçu deux balles. Une sur la tête et une autre à l’épaule. Il semble que Toumba a engagé un troisième coup lorsque capitaine Makembo, comprenant l’enjeu, a fait tomber capitaine Moussa Dadis Camara par terre et il l’a couvert par sa masse, s’interposant ainsi entre le capitaine Dadis Camara et les balles qui lui sont destinées. Capitaine Makembo est donc atteint et meurt sur le coup. Toumba replie, et des jeunes militaires viennent ramasser capitaine Moussa Dadis Camara qu’ils mettent dans une 4X4 noire qui prend la direction du Camp Samory. Capitaine Moussa Dadis Camara saignait beaucoup. Il reçoit les premiers soins. Il est stabilisé là. Pendant ce temps, semble-t-il, Toumba et ses hommes ont disparu du Camp Koundara. Pour une brève apparition du côté du magasin d’armement du Camp Alpha Yaya où ils ont pris armes et munitions pour se volatiliser dans la nature. D’autres soutiennent que Toumba aurait été vu aussi du côté de Nongo, dans la commune de Ratoma.
Vers 20h, un hélicoptère transporte capitaine Moussa Dadis Camara du Camp Samory au Camp Alpha Yaya où il est examiné par des médecins qui conseillent aux autorités de l’évacuer pour une opération chirurgicale. Selon une deuxième version répandue, il y a eu échange de quelques mots entre le capitaine Moussa Dadis Camara et Toumba, puis un coup de feu en l’air est parti d’un membre du groupe qui accompagne Toumba. Ceux qui sont venus avec capitaine Dadis se sont automatiquement mis en position de riposte et ont aussi tiré en l’air. Les deux groupes se sont mis après à tirer. Puis le coup de feu destiné à Dadis est venu d’un des gars. Le capitaine Makembo qui était légèrement arrêté devant capitaine Dadis aurait vite bousculé ce dernier pour se mettre sur la trajectoire de la balle. Il est mortellement atteint, mais a réussi à pousser dans le véhicule capitaine Dadis tout aussi atteint. Il demande au chauffeur d’El Dadis de démarrer. Ce que celui-ci a fait. Capitaine Dadis blessé est couché dans la voiture qui a démarré en trombe. Capitaine Makembo n’a pas eu le temps de monter, est resté sur place où il aurait été achevé.
Une troisième version indique que le combat a eu lieu au Camp Koundara où capitaine Toumba Diakité était allé libérer certains de ses gars arrêtés par les services de Tiégboro. Capitaine Moussa Dadis Camara serait venu dire à Toumba d’arrêter son char et de se rendre. Dans la débandade et croyant que le capitaine Dadis voulait l’arrêter, Toumba aurait engagé un bras de fer avec la garde présidentielle. Finalement quelqu’un a tiré sur capitaine Dadis qui serait atteint au niveau de la tête et de l’épaule droite. Le capitaine Makembo qui tentait de repousser les assaillants aurait été mortellement atteint par les balles. Selon cette version, c’est capitaine Dadis lui-même qui a démarré son véhicule pour se rendre au Camp Samory où il reçoit les premiers soins à l’infirmerie de la place.
Une autre version qui prend appui sur des sources militaires indique que l’atmosphère était déjà pesante entre Dadis et son aide de camp depuis que ce dernier avait demandé à Toumba d’aller se prêter aux questions de la Commission internationale d’enquête sur le massacre du 28 septembre. Toumba, parti malgré lui à la commission, n’aurait pas « coopéré » comme cela se doit avec les enquêteurs qui auraient fait savoir, par personne interposée, à capitaine Dadis qu’ils ne sont pas satisfaits. On aurait donc demandé à Toumba d’y retourner et d’aller « coopérer ». Il est sorti du Camp Alpha Yaya Diallo pas du tout content et a pris le chemin du PM3 où il a décidé contre vent et marée de libérer « ses hommes ». C’est au cours de cette opération que Dadis, venu pour calmer les choses, aurait été atteint par balle, de même que son aide de camp capitaine Makembo qui a été tué sur le champ.
Dans la soirée, après que le Cdt Tiégboro a déclaré que Toumba est recherché, des véhicules de patrouille ont investi Conakry à sa recherche. Pendant ce temps, le Premier ministre Kabinet Komara de la Primature était en contact téléphonique avec les autorités sénégalaises qui avaient dépêché un avion médicalisé pour venir chercher le capitaine Moussa Dadis Camara et l’emmener à Dakar. « Dès que l’avion va décoller, dites-le nous », l’a-t-on entendu dire au téléphone. Mais après, a-t-on appris, le capitaine Moussa Dadis Camara a décliné les services des autorités sénégalaises.
Mais, compte tenu, dit-on, de la dégradation de son état de santé, il a accepté de quitter la Guinée à bord d’un avion affrété par le président Blaise Compaoré du Burkina Faso. Moussa Dadis Camara est donc parti au Maroc pour se soigner. Avant que les médecins marocains ne publient un communiqué indiquant que l’état de santé du capitaine Dadis n’est pas inquiétant, les rumeurs les plus folles ont circulé à Conakry disant que le capitaine Moussa Dadis Camara est mort dans l’avion qui le transportait au Maroc. Pour l’heure, le général de brigade Sékouba Konaté, ministre de la Défense, assume l’intérim et essaye d’organiser l’armée afin que règnent la discipline et l’ordre dans les casernes et les rues de la capitale.
Des véhicules de patrouille sillonnent Conakry aussi à la recherche d’un indice pouvant mener à Toumba qu’on soupçonne de s’être retranché dans ses bases arrière situées aux Iles de Loos. Selon « la légende » qui court à Conakry, lieutenant Toumba, après avoir tiré sur le capitaine Moussa Dadis Camara, a pris un bateau pour rallier les camps militaires situés aux îles Kassa, Room. Toujours selon cette « légende », Toumba est entouré là-bas par certains de ses plus fidèles soldats rompus aux arts de guerre. La tentative de coup d’Etat contre le capitaine Moussa Dadis Camara remet en cause toute la dynamique de la transition guinéenne.
La médiation du président Blaise Compaoré du Burkina Faso qui avait suscité beaucoup d’espoir dans le pays n’est plus à l’ordre du jour, ne polarise plus l’attention des Guinéens tétanisés par les images insoutenables de camions militaires sillonnant Conakry et sa périphérie. Conakry ressemble à une ville en guerre avec les militaires dans la rue armées jusqu’aux dents, procédant à des arrestations spectaculaires en pleine journée et dans les quartiers populeux. La nuit, Conakry se vide de ses occupants qui s’enferment dans les maisons, pour éviter toutes déconvenues. Pas de circulation excepté des véhicules de patrouille de l’Escadron mobile, de la CMIS (Compagnie mobile d’intervention et de sécurité) qui raflent tout ce qui leur tombe entre les mains.
Par Bouba DIALLO
Le Pays







