jeudi, 16 mai 2013

Santé

Sénégal : le kaolin, une drogue de femmes

 

14/05/2013 à 16h:55 Par Katia Touré
 
Le kaolin est rarement consommé en public car ce n'est pas bien vu. Le kaolin est rarement consommé en public car ce n'est pas bien vu. © Romain Laurendeau

 

 

Argile blanche et friable, le kaolin, appelé "kew" en wolof, est très prisé des femmes sénégalaises qui le consomment à l’envi. Mais cette roche calcaire faisant aussi office de produit de beauté pour la peau, importée du Mali, présente quand elle est ingurgitée de nombreux dangers pour la santé.

« Au Sénégal, les femmes mangent plus de kew que de riz ». Sira, vendeuse au marché Tilène, dans le vieux quartier de la Médina à Dakar, en connaît un rayon sur le kaolin. « Je m'approvisionne au Marché malien situé à proximité de la gare routière. J’en vends des kilos par jour. À tel point que je me retrouve parfois en rupture de stock », indique-t-elle. Sur son étal en bois, des tas de trois à six cailloux blanchâtres - valant à peine 50 francs CFA - côtoient des petits sachets de kaolin en poudre et des sacs de roches de plusieurs kilos. « Les deux kilos et demi, je les vends à 250 francs CFA », explique-t-elle avant d'énumérer les vertus de son produit : apport en fer, en calcium, gestion du stress, traitement des maux d'estomac... La substance ferait même office d’antiémétique chez les femmes enceintes. Toutefois, Sira n’a jamais « croqué » la pierre miracle. « Quand tu commences à manger ça, tu ne peux pas t’arrêter », prévient-elle. Ce n’est pas Coumba qui dira le contraire. À 17 ans, cette adolescente mince et élancée consomme du kaolin quotidiennement depuis l'âge de 13 ans. « Ma grande sœur et ma mère en mangent aussi. Je trouve ça bon même si j'ai mal au ventre parfois », confie-t-elle.

Le Kaolin ou "kew" en Wolof est une pierre argileuse officiellement utilisée pour les masques de beauté,
mais la plupart du temps mangée par les femmes qui en deviennent "accro".

© Romain Laurendeau

 

 

Pour la psychiatre Aïda Sylla, basée à l'hôpital de Thiaroye, si ces femmes sénégalaises - souvent issues de milieux ruraux et défavorisés - consomment du kaolin, c’est d’abord pour « combler leur ennui ». Beaucoup d'entre elles s'y mettent en période de grossesse. « La pierre, qui n'a pas de saveur, apporte à une femme enceinte, dont le goût est perverti, une sensation recherchée de sable dans la bouche », continue Aïda Sylla. « Chez les autres, il peut y avoir une sorte de mimétisme avec l'enfance, car au Sénégal, beaucoup d'enfants mangent du sable ». Et à l’instar de tout comportement alimentaire compulsif, « le kaolin agit à la manière d'une drogue, d'un point de vue psychologique».

C'est l'un des effets du syndrome de Pica, un trouble comportemental qui induit la consommation de substances non nutritives comme la terre, le papier ou l'argile. Ce syndrome, dont la genèse allie carences alimentaires et affectives, touche particulièrement les régions d'Afrique de l'Ouest depuis des siècles. Ainsi le kaolin est considéré comme trompe-la-faim pour les uns, médicament ou plaisir pour les autres.

Pratique dangereuse et taboue

Si, à dose unique, le kaolin peut servir à calmer les douleurs d'estomac, sa consommation régulière induit de sérieux problèmes de santé. La pierre empêche l'absorption de fer dans le sang et provoque une anémie qui, dans le cas des femmes enceintes, entraîne des complications comme des fausses couches ou des retards de croissance chez le bébé, selon le gastro-entérologue Birame Fall. Le kaolin modifie aussi le transit intestinal et est la cause de constipation sévère, quand il « forme une boule dans le rectum qui peut provoquer des dommages irréversibles », explique-t-il. « Les femmes qui consomment du kaolin ne le disent pas. C'est une pratique taboue. Elles n'en mangent pas en public et ne le diront jamais à leur médecin », affirme-t-il.

Un tabou qui rend difficile l’obtention de chiffres sur le nombre de femmes concernées par ce type de géophagie, banalisée au Sénégal. « C'est un phénomène culturel et très informel dont l'ampleur est difficile à chiffrer. Sans compter que certains hommes mangent également du kaolin », avance-t-on à l'Agence nationale de la statistique et de la démographie du pays.

Au cours des dernières décennies, le marché du kaolin au Sénégal s'est développé grâce à l'entremise des grossistes du Mali acheminant leur marchandise via le train ralliant Bamako à Dakar. Le Ministère des Affaires sociales et de la Santé du Sénégal a eu vent du problème sanitaire que pose le kaolin, notamment en ce qui concerne les femmes enceintes. Mais il n'a, pour l'instant, mis en place aucun programme de prévention.



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vendredi, 03 mai 2013

INTERVIEW

Alice Dautry : «Tout l'argent collecté va à la recherche»


Par figaro iconDelphine Chayet - le 02/05/2013

INTERVIEW - Directrice générale de l'Institut Pasteur depuis 2005, Alice Dautry rejette formellement les conclusions des inspecteurs de l'Igas.

 

Alice Dautry.
Alice Dautry. Crédits photo :


LE FIGARO. - L'Igas reproche à l'Institut de trahir la confiance des donateurs. Comment réagissez-vous?

Alice DAUTRY. - Je suis, et je parle au nom de toute l'équipe dirigeante et du conseil d'administration, très en colère et profondément blessée… Nous contestons formellement les conclusions de ce rapport qui est erroné et malveillant. C'est très grave, car la réputation de l'Institut Pasteur est en jeu. Je tiens donc à rassurer les donateurs: tout l'argent que l'Institut collecte va à la recherche. Les dons y sont affectés immédiatement. Il est vrai que certains legs, ceux qui sont supérieurs à 300.000 euros, sont placés, ce qui permet d'assurer le financement des projets de recherche à long terme. Mais nous le disons en toute transparence dans nos brochures et notre service des legs, qui est certifié, l'explique aux testateurs. Quand nous nous engageons auprès d'un scientifique, c'est pour un temps long. Cela est prévu dans nos statuts.

Pourquoi économiser cet argent alors que vous présentez, selon l'Igas, un résultat déficitaire?

Nous ne sommes pas déficitaires! Chacun pourra en juger: nos comptes sont publics et contrôlés par un commissaire aux comptes. Cela dit, notre fonctionnement budgétaire est celui d'une fondation. Nos recettes (dons, subventions de l'État et exploitation de nos recherches) sont certes inférieures à nos dépenses, mais nous complétons avec les revenus de notre patrimoine. Le résultat est alors à l'équilibre. C'est pour cela que c'est important d'avoir un patrimoine. En outre, nous avons subi les conséquences de la crise financière. Ces dernières années, notre patrimoine a affiché une baisse en raison de la chute du marché des actions, mais nous avons très rapidement récupéré. In fine, comme nous n'avons rien vendu, nous n'avons pas perdu un centime… au contraire, notre patrimoine a augmenté de 3,5 %!

L'Igas observe que vos pouvoirs de directrice générale ont été renforcés après une réforme des statuts en 2008.

Cela aussi est absolument faux… D'ailleurs je ne suis pas intervenue dans la réforme des statuts. Tout ceci est absurde. Je précise que notre conseil d'administration est composé de personnalités indiscutables telles que l'ancien président de l'autorité des marchés financiers Jean-Pierre Jouyet, mais aussi un magistrat de la Cour des comptes, le sous-directeur du budget, des patrons du CAC 40, etc. Finalement, après neuf mois d'enquête, l'Igas n'a trouvé aucune utilisation frauduleuse des fonds collectés par l'Institut Pasteur et la probité de ses personnels n'est pas en cause. C'est ce qu'il y a de plus important dans ce rapport.

SANTE

Un rapport met en cause la gestion de l'Institut Pasteur




Par figaro iconDelphine Chayet - le 02/05/2013


Patrick ALLARD/REA/Patrick ALLARD/REA

Centre de recherches des maladies émergentes François-Jacob de l'Institut Pasteur.



L'Igas dénonce des artifices comptables, l'accusant de manquer à son obligation de transparence sur l'utilisation des fonds collectés.

Abus de confiance au préjudice des donateurs, recours à des artifices comptables, concentration excessive du pouvoir: l'Inspection générale des affaires sociales (Igas) épingle, dans un rapport sévère, la gestion de l'Institut Pasteur. Consacré au contrôle du compte d'emploi de ses ressources, le document doit être mis en ligne dans les jours à venir. Il met en cause la plus emblématique des fondations pour la recherche, qui, créée en 1887, recueille 50 millions d'euros par an et dispose d'un patrimoine estimé à près d'un milliard. Alice Dautry, sa directrice générale, se dit «choquée» par ces conclusions (lire ci-dessous).

Les rapporteurs Béatrice Buguet et André Bernay reprochent tout d'abord à l'Institut Pasteur de mettre en péril le lien de confiance qui l'unit à ses nombreux donateurs, en manquant à son obligation de transparence sur l'utilisation des fonds collectés. Alors que «l'appel à la générosité publique est massivement centré sur la recherche», les fonds collectés ne sont pas forcément fléchés vers ces missions, pointe l'Igas. En outre, «une partie importante des dons et legs est affectée aux fonds propres et en nourrit la croissance, au lieu d'être affectée immédiatement aux équipes de recherche comme la communication de la fondation l'affirme aux donateurs». Alors que les dons représentent 14 % des recettes en 2011, l'Institut Pasteur laisse par ailleurs croire aux donateurs qu'ils contribuent au tiers du budget, «ce qui concourt, à tort, à souligner l'immédiate urgence de leurs apports».

«Graves irrégularités»

À en croire l'Igas, le déficit structurel affiché par l'Institut Pasteur est le fruit d'une «présentation artificielle» de ses résultats comptables, qui consiste à amputer son bilan annuel d'une partie des recettes. La fondation met ce déficit en avant «dans sa communication à l'égard du ministère de la Recherche», dont la subvention a augmenté de 17 % entre 2008 et 2011. Les rapporteurs estiment aussi que l'utilisation de cet argent est «entachée de graves irrégularités». En parallèle, le patrimoine de la fondation croît régulièrement. Ainsi, en 2011, l'Institut augmente ses fonds propres de 15 millions d'euros, alors que son résultat annuel est négatif de 25,5 millions d'euros. Concernant les revenus ainsi générés, les rapporteurs remarquent une plus forte exposition aux risques financiers. «La gestion des placements doit être plus encadrée et moins risquée, ne serait-ce que pour se rapprocher de la volonté des donateurs, qui n'entendent pas, en pensant contribuer à l'effort de recherche, prendre des paris sur l'évolution des marchés», écrivent-ils.

Réorientation des missions de l'Institut

La réforme des statuts intervenue en 2008, qui a notamment entraîné une réorientation des missions de l'Institut, fait également l'objet de critiques. Ainsi, contrairement à ce qui se passe dans d'autres fondations reconnues d'utilité publique, la directrice générale de Pasteur détient «un pouvoir très important», gagné au détriment du conseil d'administration. Sa rémunération «représente en elle-même un fort risque pour la fondation si celle-ci souhaite rester un organisme à but non lucratif», notent, acides, les rapporteurs.

Les critiques de l'Inspection rappellent la controverse lancée en 2009 par le ­président du Sidaction, Pierre Bergé, qui avait, en substance, accusé l'Association française contre les myopathies de ne pas réussir à dépenser pour la recherche tout l'argent récolté grâce au Téléthon. Dans ce contexte de crise, la présidente de l'association, Laurence Tiennot- Herment, avait dit redouter une baisse des dons - qui ne s'est finalement pas vérifiée. «Ce rapport risque de mettre à mal la confiance de nos donateurs et par­tenaires et de mettre en péril le travail des 2 600 personnes qui se consacrent à la ­recherche biomédicale», dénonce de son côté Alice Dautry.

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