Vous connaissez bien l'Afghanistan et le Pakistan. Comment analysez-vous le retour en force des taliban ces derniers mois?
Leurs moyens se sont renforcés. Ils ont reçu des financements complémentaires. Aujourd'hui, ils ont vraiment peur que la situation leur échappe donc ils veulent à tout prix étendre leur emprise sur le pays. Et ce d'autant plus que les Etats-Unis pourraient lancer une nouvelle offensive et que la communauté internationale prend conscience de ses faiblesses et essaie de s'appuyer davantage sur les formes de démocratie traditionnelles. Les taliban tentent donc d'assujettir la population. Ils essaient de détruire là où ils sont déjà en force. Ils veulent détruire les instances traditionnelles de prises de décision, ce qui limite les interlocuteurs de la communauté internationale.
Bénéficient-ils du soutien de la population?
Depuis des années, les taliban sont partout dans la population locale, de façon plus ou moins dormante. Beaucoup d'étudiants en religion ont regagné leurs villages avec une conviction: la démocratie est mauvaise pour l'Afghanistan. Ils veulent revenir au califat pour le monde musulman. Ils pensent qu'un islam scrupuleusement suivi est un remède aux vilénies du monde. Alors parfois, la population leur dit: "On connaît votre chanson, mais on a envie d'essayer d'autre choses." Et parfois, quand la population a des doutes sur les perspectives qui lui sont présentées, alors les talibans regagnent de l'influence. Ils exploitent le sentiment de frustration au sein de la population, notamment chez les Pachtounes [ethnie des taliban, ndlr] du Nord, malmenés depuis 2001.
La communauté internationale a-t-elle commis une erreur en ne traitant pas les différentes ethnies sur un pied d'égalité?
Oui. Elle n'a pas analysé la situation socio-économique de l'Afghanistan de façon approfondie. Elle aurait dû faire en sorte que tout le monde soit à peu près servi. Elle aurait dû faire en sorte que l'aide internationale parvienne en majorité aux Afghans. Or, celle-ci est retournée vers les pays bailleurs de fonds selon les règles édictées par les agences internationales. L'erreur a été de ne pas suffisamment encourager l'emploi et la création de richesse.
Peut-on revenir en arrière?
C'est aujourd'hui beaucoup plus difficile en raison de l'insécurité. La communauté internationale est obligée de travailler aujourd'hui à contre-courant. Elle paie le prix de ses erreurs. Et puis il ne faut pas oublier la "diversion" irakienne. Les meilleures troupes américaines ont quitté l'Afghanistan pour l'Irak, laissant sur place des soldats qui ont eu un recours abusif aux frappes aériennes avec tous les dégâts collatéraux que l'on connaît.
"On en coupe un morceau et une autre partie renaît"
Aujourd'hui, deux scénarios se profilent: envoyer davantage de soldats en Afghanistan ou concentrer ses efforts sur les éléments d'Al-Qaïda. Qu'en pensez-vous?
Prétendre essayer de tuer Al-Qaïda à la racine, prétendre atteindre les chefs des taliban à la tête pour que le corps meurt, c'est à mon avis une vue de l'esprit. Le deuxième scénario est évidemment très tentant car moins coûteux en vie humaine. Mais les taliban sont davantage une mouvance qu'un mouvement. Il n'y a pas de hiérarchie très rigide. On en coupe un morceau et une autre partie renaît ailleurs. Aujourd'hui, la solution est de protéger au maximum les populations, de créer des zones de développement économique et donc d'augmenter les effectifs.
Le déroulement de l'élection présidentielle en Afghanistan marque-t-il aussi un échec de la gestion politique du conflit?
Depuis très longtemps, la communauté internationale a fait l'erreur de ne pas surveiller d'assez près le gouvernement afin qu'il puisse apparaître comme honnête aux yeux de la population. Elle a pensé que les dirigeants connaissaient bien leur pays. Or, cela fait des siècles qu'ils ne savent pas se débrouiller chez eux, d'où la tension larvée. Les récents événements ont déprécié le processus électoral. Cela dit, le fait qu'on s'attache aujourd'hui à obtenir un vote honnête qui reflète la volonté des électeurs peu rendre confiance à la population sur une certaine forme de démocratie parlementaire. Les taliban ne s'y trompent pas et c'est pourquoi ils essaient d'empêcher ce vote.
Est-on intervenu assez tôt au Pakistan voisin, qui sert de base arrière aux taliban?
La communauté internationale a mis beaucoup de temps à comprendre que les deux questions étaient liées. Il n'y a pas de question afghane sans traiter avec les voisins, l'Iran et le Pakistan. Elle l'a compris il y a deux ans seulement. On a nommé un représentant spécial pour l'Afghanistan et le Pakistan. Mais il aurait fallu le faire dès 2001. Les deux pays ont des problèmes communs, notamment sur le plan économique. Dans les zones tribales du Pakistan, très pauvres, subsiste une économie de prédation: l'argent sert au djihad et non à la création de richesses locales. Il faut agir pour sortir ces zones tribales de leur torpeur.
En tant que président d'une association qui intervient aux côtés des populations en Afghanistan, qu'avez-vous pensé de l'expulsion de trois Afghans la semaine dernière?
Je trouve que ce n'est pas humain. Je travaille dans une organisation humanitaire, je ne peux pas être indifférent à certains manquements à l'humanité. Tant que l'Afghanistan est dans cette situation d'insécurité, on ne peut pas renvoyer ces personnes chez elle. Par ailleurs, prétendre renvoyer des Afghans sous prétexte qu'ils vivent dans des zones où la sécurité est assurée [comme l'a fait Eric Besson, ndlr], c'est un peu cavalier. Or, on ne peut pas être cavalier avec des vies humaines.
*Pierre Lafrance a été premier secrétaire d'ambassade à Kaboul (1973-1975) puis ambassadeur de France au Pakistan (1993-1998). Il préside depuis 2000 l'association Madera (Mission d'aide au développement des économies rurales en Afghanistan), une organisation humanitaire qui travaille depuis vingt ans en Afghanistan.














Pour Pierre Lafrance, la communauté internationale n'a pas analysé suffisamment le contexte socio-économique. (Reuters)
On revotera en Afghanistan