Pour faire dans l’anecdote, on en trouve qui prêtent à Gbagbo l’intention de rebaptiser le pays en République d’Eburnie et de changer dans la même foulée l’hymne national. En séjour privé dans la capitale économique ivoirienne, notre rédacteur Dieudonné Zoungrana rapporte qu’en fin d’année 2009 si les têtes étaient à la fête, la politique était, elle aussi, dans toutes les têtes.
« Je me demande si Laurent Gbagbo n’a pas spécialement étudié l’histoire pour comprendre la sociologie des Ivoiriens... Il connaît tellement ses compatriotes ...il a une grande carrière d’opposant derrière lui... il a toujours une longueur d’avance sur ses concurrents... Bédié, quant à lui, tout lui est tombé dessus ... A 27 ans, il était déjà ambassadeur aux USA, puis député... président de l’Assemblée nationale et enfin président ...Alassane Dramane Ouattara ne connaît pas bien le pays... ». C’est ce que nous confiait Jacques Konan, un compagnon de longue date du candidat Bédié.
N’a-t-il d’ailleurs pas passé et la Fête de Noël et celle du Nouvel An au domicile du successeur d’Houphouët à Daoukro, à 260 km au centre-est de la Côte d’Ivoire ?
Comme un peu partout ailleurs, les Ivoiriens ont, certes, commémoré la fin de l’année et le début de 2010 par des manifestations festives de toutes sortes avec toujours comme toile de fond la prochaine présidentielle. La dernière session en date du Cadre permanent de Concertation (CPC) tenue à Ouagadougou le 3 décembre 2009 avait bien arrêté le timing du processus électoral, qui va de l’affinement de la liste électorale définitive et de la distribution de carte d’électeur fin janvier à la tenue du scrutin, fin février-début mars.
Dans la capitale ivoirienne, la date du 7 mars est souvent avancée pour cette échéance. Mais voilà, c’était sans compter avec la grève des greffiers qui a bloqué tout l’appareil judiciaire et, collatéralement, grippé la machine électorale. Ainsi, le contentieux d’inscription qui devait prendre fin le 26 décembre dernier a été prorogé au 6 janvier 2010. Certes, la Commission électorale indépendante (CEI) a prévenu que ce nouveau délai a été « scrupuleusement choisi » afin qu’il « n’ait pas un impact négatif sur le reste du chronogramme ».
Gbagbo lui-même, dans son message de fin d’année au soir du 31 décembre, a surenchéri en laissant entendre que « cette élection aura bien lieu dans 2 mois ». Il n’empêche, ils sont de plus en plus nombreux, les Ivoiriens qui craignent que cette présidentielle ne soit repoussée, au mieux en octobre 2010, au pire à des calendes plus lointaines.
Ses adversaires en sont convaincus : Gbagbo, véritable animal politique dans le sens aristotélicien du terme, a toujours su anticiper, laissant souvent ceux qui le combattent le bec dans l’eau. Pour eux, tous ces retards sont savamment provoqués par le chef de la Refondation, pour être sûr qu’au moment où il ira au vote il sortira vainqueur, soit pour ne même pas y aller du tout.
Cette dernière option est, de plus en plus, évoquée parce que Gagbo aurait un projet pour la Côte d’Ivoire. Et pas n’importe lequel ! Tenez-vous bien : même si aucun document n’en parle, ne serait-ce que de façon allusive. Et si rien ne peut être vérifié à ce sujet, le chef de l’Etat aurait l’intention de débaptiser la Côte d’Ivoire pour l’appeler « REPUBLIQUE D’EBURNIE », ressuscitant le syndrome de l’illuminé Kragbé Gnagbé des années 70. Et changer l’Abidjanaise, l’hymne national, par l’ODE DE LA PATRIE » (Lire aussi Vu et entendu en encadré).
Même si pas un mot d’un tel projet ne transparaît dans son récent ouvrage - programme sorti le 22 décembre 2009 et dédicacé une semaine après au palais de la Culture, pour certains de ses compatriotes, qu’on ne s’y trompe pas, Gbagbo veut détrôner l’icône historique que reste Houphouët. Et qu’est-ce qui pourrait faire oublier le premier président ? Que faire pour ne pas finir dans les poubelles de l’Histoire ? Que faire donc, sinon imprimer sa marque de façon indélébile. Or, quoi de plus mémorable que le nom du pays : on pourra tout oublier, sauf que “c’est Gbagbo qui a changé le nom Côte d’Ivoire en République d’Eburnie”. Un lent métrage
Pour toutes ces raisons, selon ses contempteurs, Gbagbo renâcle à aller aux élections. Sinon, comment comprendre qu’un candidat qui est certain de l’emporter traîne les pieds pour aller aux urnes ? Ils lui prêtent aussi l’intention d’adopter le scénario suivant pour parvenir à ses fins : le 10 février débute la CAN, et les Ivoiriens auront l’esprit tourné vers l’Angola où joueront les Eléphants. Victoire ou défaite de Didier Drogba et de ses coéquipiers, les Ivoiriens mettront 2 semaines à commenter l’événement. On se retrouvera en mars 2010 avec le retard qu’on traîne déjà dans le processus électoral... puis en juin, il y aura la Coupe du monde, un autre front qui attend le onze national ivoirien. Cahin-caha viendra le mois d’août, notamment le 7, date du cinquantenaire de l’indépendance ivoirienne.
Le 4e président de la Côte d’Ivoire pourra alors célébrer avec faste cette date et, dans la foulée, mettre en exécution son projet de débaptisation du pays et l’imposition d’un autre hymne. Il pourra alors, en octobre, au terme de deux mandats pour le prix d’un, se retirer.
Tout en suscitant un candidat au sein du ...PDCI qu’il aidera à s’asseoir sur le fauteuil présidentiel. En un mot comme en cent, l’enfant terrible de Mama se livrerait à un lent métrage temporel pour parvenir à cet objectif inavoué. Rumeurs et anecdotes véhiculées par des adversaires impuissants ? Peut-être, car lorsqu’on lit la longue interview que Gbagbo a accordée à Jeune Afrique (n°2555 et 2556 du 26 décembre 2009), on découvre un président-candidat qui a hâte d’en découdre avec ses rivaux, qu’il croit pouvoir battre.
Car un président qui, d’emblée, veut gouverner ad vitam aeternam. Il veut même modifier l’article 35 de la Constitution dans ce sens. Cependant, on ne peut s’empêcher de méditer sur les propos de notre interlocuteur Jacques Konan, abondamment cité en début de cet article qui nous a affirmé ceci : « Quand Gbagbo vous dit de regarder à droite, méfiez-vous et jetez plutôt un coup d’œil à gauche, c’est de ce côté qu’il guigne son vrai objectif ». On ne se refait pas à 65 ans.
Note :
République d’Eburnie, appellation employée pour la première fois par le sécessionniste Kragbé Gnagbé (lire encadré)
Zowenmanogo Dieudonné Zoungrana : Abidjan- Ouaga
L’Observateur Paalga














