vendredi, 26 avril 2013

MALI / ENTRETIEN

Article publié le : vendredi 26 avril 2013 à 00:02 - Dernière modification le : vendredi 26 avril 2013 à 10:17


Jean-Yves Le Drian sur RFI: «La France restera militairement présente au Mali»

 

Le ministre français de la Défense Jean-Yves Le Drian à Gao, le 7 mars 2013.
Le ministre français de la Défense Jean-Yves Le Drian à Gao, le 7 mars 2013.
Thienot / AFP

 


Par Christophe Boisbouvier

Le ministre français de la Défense, Jean-Yves Le Drian, vient d’entamer une tournée au Mali, au Niger et au Tchad. Interrogé par Christophe Boisbouvier, le ministre est revenu notamment sur le feu vert de l’ONU pour l’envoi de casques bleus au Mali. Il a affirmé que la France resterait présente pour empêcher la reconstruction de groupes terroristes et appuyer cette nouvelle force.

 

RFI : Le Conseil de sécurité vient de voter la relève des soldats français par l’ONU d’ici le mois de juillet. Est-ce que les futurs casques bleus seront à la hauteur d’une mission aussi périlleuse ?

Jean-Yves Le Drian : C’est d’abord une très bonne nouvelle que le Conseil de sécurité adopte cette résolution et qu’il l’adopte à l’unanimité. Ce qui montre bien que l’intervention française au Mali était nécessaire, opportune et soutenue au niveau international.

Maintenant, le rôle de la mission des Nations unies est de permettre le maintien de la stabilisation du Mali. Cette mission sera mise en œuvre de façon efficace. D’autres pays que les pays africains, qui étaient déjà dans la première mission, vont rejoindre cette nouvelle force qui s’appellera la Minusma. La France sera présente dans la Minusma, dans cette mission, puisque nous allons affecter 150 militaires, essentiellement des officiers, des sous-officiers et des cadres de l’armée.

Mais parallèlement à cela, la France restera militairement présente au Mali, en gardant un ensemble d’un millier de soldats, permettant d’empêcher la reconstitution des groupes terroristes, et éventuellement de répondre aux demandes de soutien de la force des Nations unies. Nous avons donc laissé ici une force qui pourra éventuellement intervenir, s’il y avait des attaques de certains mouvements, et qui pour l’instant sont résiduels, mais dont il faut empêcher la renaissance.

Vous dites résiduels, mais malgré l’élimination des jihadistes dans l’Adrar des Ifoghas, il reste des menaces sur Kidal, sur Gao, sur Tombouctou. Est-ce que la France n’a pas crié victoire trop vite ?

Non, il y a maintenant simplement des interventions ponctuelles, d’unités très limitées de terroristes peu organisés. Ça fait de l’émiettement. Nous mettrons en place avant la fin de l’année un millier d’hommes, qui s’appelleront « groupe du désert », et qui auront pour mission d’empêcher la reconstitution de ces groupes.

L’attentat de mardi contre l’ambassade de France à Tripoli n’est-il pas le signe que la menace s’est déplacée jusqu’en Libye ?

La menace contre la sécurité de la France était d’abord au Mali. On a bien vu que l’ensemble du matériel que nous avons récupéré dans les différents camps d’entraînement et caches, montrait qu'il y avait là un véritable arsenal qui était destiné à attaquer la France et vraisemblablement l’Europe.

Nos militaires ont mené des actions tout à fait exemplaires, très efficaces, et il est possible que certains éléments se soient dispersés ailleurs. Mais ce qui s’est passé en Libye est une attaque directe contre notre pays. Nous ne savons pas encore l’origine, mais cela montre bien qu’il faut renforcer encore notre détermination à refuser toute forme de terrorisme contre notre pays.

Est-ce que la piste jihadiste n’est pas la plus probable pour Tripoli ?

C’est une hypothèse possible. Mais encore faut-il en être assuré. Pour l’instant, personne ne l’a revendiquée. Nous menons l’enquête. Un juge s’est rendu sur place pour essayer d’identifier l’origine de cet attentat.

Avez-vous pu localiser les otages français qui étaient dans le nord du Mali ces derniers mois ?

Sur cette question, je ne fais jamais de commentaire.

Savez-vous si Mokhtar Belmokhtar est toujours vivant ?

Je n’ai pas d’information plus particulière non plus sur ce point.

Vous allez, lors de votre tournée, être reçu à Ndjamena. L’un des problèmes de la future force de casques bleus, c’est la place des Tchadiens. Ndjamena revendique le commandement militaire des casques bleus. Qu’allez-vous répondre au président Deby ?

Nous souhaitons que les Tchadiens fassent partie de la future force des Nations unies. Ils ont montré leur courage, leur détermination, leur compétence aussi. C’est une force armée structurée, bien organisée. Leur place est donc évidemment au sein de cette force des Nations unies qui va se mettre en place. S’ils demandent à diriger cette force, nous n’y voyons pas d’inconvénient. Mais cette réponse-là ne nous appartient pas directement, mais appartient au secrétaire général des Nations unies. Mais en ce qui nous concerne, nous verrions cette initiative d’un bon œil.

Vous allez appuyer la demande du Tchad auprès de l’ONU ?

C’est tout à fait ça.

Côté politique, la communauté internationale souhaite une élection présidentielle au Mali dès le mois de juillet, mais la Commission électorale à Bamako dit que les délais sont trop serrés. Est-ce qu’il ne faut pas envisager un report ?

Ce n’est pas imaginable. Et je pense que tous ces bruits qui courent sur un éventuel report, mettent en cause tout le travail militaire effectué jusqu’à présent. Et nous sommes tout à fait déterminés à soutenir le gouvernement et le président Traoré dans l’organisation des élections au mois de juillet, car il faut un pouvoir légitime ici.

Techniquement, il est possible d’organiser ces élections, et donc il faut que tout soit mis en œuvre pour que ça se fasse, car il en va de la crédibilité du Mali. Et il en va aussi de la crédibilité de l’action des casques bleus, (...) de la crédibilité de l’action européenne pour la formation de l’armée malienne, ainsi que de la crédibilité de l’intervention française. Donc c’est incontournable pour que le Mali retrouve sa crédibilité internationale.

Mais quand le président français a dit qu’il serait intraitable, beaucoup de gens ont été étonnés par cette formule un peu martiale.

Oui, parce qu’il faut dire les choses fortement ! Les soldats français n’ont pas pris les risques qu’ils ont pris - y compris en laissant sur le territoire malien plusieurs morts - pour qu’on ait une attitude légère avec le processus démocratique.

A Bamako, on ne comprend pas pourquoi l’armée malienne est toujours interdite de présence à Kidal, dans le fief touareg du MNLA (Mouvement national de libération de l'Azawad). Que répondez-vous ?

La première urgence, c’est de faire en sorte qu’il y ait l’ouverture d’un dialogue politique au Mali. Cela passe par des contacts, des discussions qui doivent avoir lieu. La situation politique du Mali ne se règlera pas par de nouveaux combats. Elle se règlera par la compréhension mutuelle. Sinon le Mali va repartir dans une spirale infernale. La position que nous défendons, c’est souhaiter que les autorités maliennes puissent ouvrir des discussions avec tous les éléments, qui aujourd’hui ne sont pas encore intégrés dans le processus de réconciliation nationale. Certes, à la fin de l’histoire, il ne peut pas y avoir deux armées au Mali. Il n’y a qu’un Etat. Il ne peut pas y avoir des groupes armés ne dépendant pas de l’autorité de l’Etat malien. Mais pour arriver à cet aboutissement, il faut ouvrir le dialogue et le faire le plus vite possible. C’était le but de la Commission de la réconciliation.

Ouvrir le dialogue, alors que de leur côté, les Touaregs du MNLA font de la surenchère et ne veulent pas de désarmement ou d’élections à Kidal avant une première négociation...

Il faut ouvrir le dialogue maintenant. Ce dialogue doit être fait entre des éléments qui reconnaissent l’intégrité du Mali et qui ne se reconnaissent pas dans des actions terroristes. C’est urgent de le faire. Ça ne règlera pas, en ouvrant un nouveau conflit. Ce serait dramatique.

Et concrètement, le jour du premier tour de l’élection présidentielle, est-ce qu’il y aura à Kidal des autorités maliennes, des soldats, des gendarmes maliens ?

Ça, c’est aux Maliens de le décider. Mais plus vite le dialogue reprend, mieux tout le monde se porte.


 

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© Aurélia Blanc

Ecoutez l’intégralité de l’entretien accordé par le ministre français de la Défense à Christophe Boisbouvier sur RFI. L'entretien est disponible en podcast sur la page de l'émission.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
Dioncounda Traoré - France - Mali - MNLA - Mujao - ONU - Tchad

 

Fiche Pays :

 

mardi, 12 mars 2013

GUERRE AU MALI

Grottes du Tighergar : Comment le MNLA a conduit les Tchadiens à la mort et complote contre la France

 


Sur demande française, le président tchadien Idriss Déby a dépêché au Mali une force d’intervention de 2000 hommes dénommée FATIM (Forces armées tchadiennes d’intervention au Mali). Prépositionnée au Niger le 24 janvier 2013, elle a traversé Gao pour prendre ses quartiers à Kidal. Le contingent, lourdement équipé, a pour commandant en chef le général Oumar Bikimo, basé à Bamako, où il assure la coordination avec la MISMA (force ouest-africaine).Sur le terrain, l’unité antiterroriste, plus forte composante de la force, est commandée par le général Abdérahmane Youssouf Meïry, qui dépend des services de sécurité des institutions de l’État dirigés par le général Mahamat Idriss Déby, fils du président. A ces éléments s’ajoute une frange de la garde présidentielle tchadienne.

 

Des soldats du MNLA regardent un téléphone portable, le 27 février à Kidal. |

Des soldats du MNLA regardent un téléphone portable, le 27 février à Kidal. |

 


Depuis le 30 janvier, 1.800 soldats tchadiens occupent le camp 2, le plus grand de Kidal. Il se situe légèrement en déhors de la ville, dans le quartier des Touaregs ifoghas. Quant au camp 1 de Kidal, sis à l’entrée de la ville et adossé à l’une des montagnes du Tighergar, il est occupé, au nez et à la barbe des forces franco-tchadiennes, par des combattants officiellement affiliés au mouvement séparatiste MNLA. Les forces françaises, elles, patrouillent à l’intérieur et aux alentours de la ville et ont transformé en pied-à-terre la villa-bunker de Cheick Ag Haoussa.

Quatre choses étonnent dans cet agencement des forces. D’abord, la liberté donnée au MNLA d’occuper un camp entier qui, de surcroît, s’adosse à la chaîne montagneuse où sont censés se cacher les jihadistes en fuite. Ensuite, les Français traitent avec Cheick Ag Haoussa, numéro 2 du mouvement islamiste Ansar Dine, sous le coup d’un mandat d’arrêt de la justice malienne et qui, selon nos sources, vadrouille tranquillement à Kidal. En outre, aucune force malienne n’est autorisée à pénétrer à Kidal alors que des militants du MNLA, sans réaction française, y ont récemment organisé une marche pour dénoncer, à l’avance, toute venue de soldats maliens en ce lieu. En plus, le MNLA a entamé, on ne sait pourquoi, le creusement de tranchées autour de Kidal. Enfin, les soldats français se déplacent librement à Kidal, sans passer, aux yeux du MNLA ou de la population, pour une force d’occupation.

Ces constats ne laissent pas de doute sur l’alliance que la France a nouée avec le MNLA à Kidal. La France croit que le MNLA la mènera à la cache des jihadistes ou servira d’intermédiaire à une négociation du sort des 7 otages français censément détenus dans les montagnes. La France mise aussi sur l’appui du MNLA pour éliminer les jihadistes les plus recherchés. C’est dans cette logique qu’elle a engagé un guide pour conduire des soldats tchadiens dans les grottes du Tighergar à la recherche de jihadistes planqués. Le guide s’appelle Sid Ahmed, surnommé Trois Trois. Le MNLA le connaît bien pour l’avoir toujours vu aux côtés d’Iyad Ag Ghali, dont, au même titre que Cheick Ag Haoussa, il est l’un des affidés. En principe, le guide connaît comme sa poche les abris et caches du Tighergar; il sait où se trouve le gros des jihadistes en fuite. Au lieu prendre des chemins de contournement pour surprendre l’ennemi, il a préféré conduire les Tchadiens droit dans une embuscade qui, de toute évidence, s’est formée suite à des messages de trahison transmis aux jihadistes. Un officier nous confie qu’au lieu de se faire surprendre, ce sont  les jihadistes qui ont plongé, les premiers, les Tchadiens dans les flammes. « 15 soldats tchadiens sont morts sur le coup; ceux qui sont blessés le sont si grièvement que peu d’entre eux échapperont à la mort dans les prochains jours. Si les Tchadiens n’étaient pas aguerris, aucun d’eux n’aurait quitté les grottes le jour de l’affrontement », explique l’officier. Quand au fameux guide, il n’a pas subi une égratignure, preuve de sa complicité avec les jihadistes. En se retirant des grottes, après avoir porté une riposte sanglante aux jihadistes (96 morts), les valeureux Tchadiens ont eu le loisir  de récupérer un émetteur-radio jihadistequi donne les noms de code dont les terroristes affublent leurs ennemis: les Français sont ainsi appelés « chiens » et les Tchadiens « insectes ».

Autant le MNLA a, par guide interposé, provoqué un carnage dans les rangs tchadiens le 23 février, autant il prépare de mauvais coups contre les Français. Défait, il y a quelques mois, par une coalition jihadiste formée d’AQMI, du MUJAO et d’Ansar Dine, le MNLA n’a plus de combattants; mais comme il est cajolé par la France, il tient à se faire valoir en renforçant ses troupes par des jihadistes de retour. Nos sources s’étonnent de constater que malgré la guerre en cours, Kidal se remplit de jour en jour de personnes que l’on a connues dans les rangs islamistes. Ordre a, en effet, été donné aux Tchadiens par l’état-major français de ne pas s’en prendre à un Touareg non porteur d’arme. Sous couvert de cet ordre très imprudent, Kidal est devenue la nouvelle capitale des jihadistes sans armes. Et comme, à tout instant, des armes peuvent surgir des montagnes, voire des stocks du MNLA, Tchadiens et Français se trouvent, sans s’en douter, en danger permanent de mort. Leur allié du MNLA a, par le passé, fait toute la preuve de sa versatilité en reprenant les armes contre le Mali avant même que ne sèche l’encre du dernier accord de paix.

L’erreur de la France est d’autant plus incompréhensible que si le MNLA connaissait les secrets des jihadistes, ceux-ci ne l’auraient pas si facilement chassé du nord. Par ailleurs, les 7 otages français ne sont plus localisables après la mort, annoncée par le Tchad, des chefs terroristes censés les détenir : Abou Zéid et Belmokhtar. Il faut souligner, au passage, que les jihadistes, même en cas de négociation, ne se sépareront jamais des otages : ce serait donner à la France la permission de lancer dans les grottes du Tighergardes bombes chimiques ou bactériologiques destinées à éradiquer les dangereux habitants des lieux.

 

Tiékorobani

SOURCE:  du   11 mar 2013.   

Sécurité

Terrorisme : l'Afrique dans le rouge

 

11/03/2013 à 17h:42 Par Rémi Carayol
 
Huit pays sont concernés par les zones 'formellement déconseillées' par le Quai d'Orsay. Huit pays sont concernés par les zones "formellement déconseillées" par le Quai d'Orsay. © J.A.


Enlèvements de ressortissants étrangers, attentats... Le conflit malien va-t-il favoriser la mobilisation de tous les groupes jihadistes du continent ? Les pays de la sous-région s'efforcent d'atténuer l'onde de choc.

C'est un dessin de Willem publié dans le quotidien français Libération. Un poing, que l'on devine français, tape sur le Mali et, au lieu de les écraser, projette les jihadistes qui s'y trouvent chez les voisins immédiats. En Mauritanie, au Burkina, au Niger, au Tchad... « C'est assez juste », admet, le journal sous les yeux, un diplomate français qui joue un rôle crucial au Quai d'Orsay. Instruite par l'expérience de l'intervention en Libye en 2011, dont les conséquences dans la sous-région ont été bien plus importantes que ce qui avait été imaginé, la France se doute que la guerre au Mali aura des suites. « Il faut s'attendre à ce que ce conflit ne soit qu'une étape », estimait, le 28 février à Paris, le colonel Vladimir Tozzi, spécialiste du renseignement et de la contre-guérilla, lors d'un colloque consacré au Sahel.

De quelle nature sera l'onde de choc ? Quels pays touchera-t-elle en premier ? « Difficile à dire. On s'attend à des enlèvements, à des attentats, mais où ? C'est toute la région qui est menacée », souffle le conseiller diplomatique d'un président ouest-africain.

Le 23 février, le porte-parole du Mouvement pour l'unicité et le jihad en Afrique de l'Ouest (Mujao), le groupe qui a revendiqué plusieurs attentats-suicides ces dernières semaines à Gao et plus au nord, a cité des cibles pour ses apprentis kamikazes : Bamako, Ouagadougou, Niamey. Dans ces trois capitales, on prend ces déclarations très au sérieux.

Niger, Tchad, Mauritanie

Le Niger est considéré par la plupart des experts comme l'un des pays les plus exposés, au même titre que le Tchad et la Mauritanie. Trois pays, pourtant, qui ont considérablement renforcé leur surveillance aux frontières. Au Niger, 5 000 hommes ont été déployés le long des 800 km de frontière commune avec le Mali. Tous les axes routiers sont rigoureusement contrôlés. Dans la capitale, la sécurité des points sensibles (ambassades, hôtels) a été renforcée. Le Niger peut également compter sur les Français et les Américains, qui ont musclé leur dispositif de renseignement. Ces derniers ont été vus à Agadez, la grande ville du Nord, où les habitants observent depuis peu le ballet des avions de surveillance dans le ciel.

Dans ces conditions, une colonne de pick-up remplis de terroristes armés n'aurait aucune chance d'atteindre son but. « Les jihadistes du Nord-Mali sont considérablement affaiblis, et nos capacités ont été renforcées. La menace n'est pas plus forte qu'avant. Mais nous ne sommes pas à l'abri d'un acte isolé », convient Mohamed Bazoum, le ministre nigérien des Affaires étrangères.

Durant ses mois de règne à Gao, le Mujao n'a pas seulement recruté des Maliens en perdition. Il a fait son marché dans les pays voisins. « Sa tâche, c'était de recruter les Ouest-Africains, comme Al-Qaïda au Maghreb islamique [Aqmi] devait recruter des Arabes, et Ansar Eddine des Touaregs », indique un agent malien. Des habitants de Gao se souviennent avoir entendu des hommes du groupe jihadiste parler des langues étrangères. « Des Peuls du Niger ont rejoint le Mujao pour affronter le MNLA [Mouvement national de libération de l'Azawad, à dominante touarègue, NDLR], confirme Bazoum. D'autres y sont allés pour des raisons plus idéologiques. Certains sont rentrés, et il n'est pas impossible qu'ils soient encore avec le Mujao et préparent des attentats. »

Doutes

Autre pays menacé, le Burkina, qui, comme le Niger, a pris des dispositions depuis des mois. Plus de 1 000 hommes surveillent la frontière nord. Même le Sénégal, « où l'on a le sentiment que tout va bien, n'est pas à l'abri », indique un diplomate français. Le pays, qui a multiplié les arrestations de suspects ces dernières semaines, « a pris toutes les mesures nécessaires », a tenté de rassurer Mankeur Ndiaye, le ministre des Affaires étrangères, le 23 février, au lendemain d'une (fausse) alerte à la bombe en plein centre de Dakar.

Willem, le dessinateur de Libération, avait vu juste, mais peut-être pas assez loin. « Qui aurait prédit que des Français seraient enlevés au Cameroun ? » s'interroge un diplomate français. Pour l'heure, le lien entre l'opération Serval déclenchée au Mali le 11 janvier et l'enlèvement, le 19 février au Nord-Cameroun, de la famille Moulin-Fournier (trois adultes et quatre enfants), n'est pas formellement établi. « On a des doutes sur l'appartenance de leurs ravisseurs à Boko Haram. Et aussi sur les liens de cause à effet avec la guerre au Mali », indique une source diplomatique française.

Le 4X4 à bord duquel la famille Moulin-Fournier se trouvait quand elle a été kidnappée.

© AFP


Certes, les kidnappeurs se sont présentés, dans la vidéo qu'ils ont diffusée sur internet le 25 février, comme des membres de la secte fondamentaliste nigériane. Et parmi leurs griefs, ils ont évoqué « la guerre contre l'islam » menée par François Hollande au Mali. Mais « il peut tout aussi bien s'agir d'un groupe crapuleux qui, sous couvert d'un combat idéologique, cherche à monnayer sa prise », indique la même source. C'est aussi l'hypothèse privilégiée par la plupart des spécialistes du Nigeria, qui font observer que jamais Boko Haram, dont la cible est le gouvernement central, n'avait enlevé d'Occidentaux, contrairement au groupe dissident d'Ansaru, qui y a kidnappé un Français en décembre.

Pour autant, Boko Haram n'est pas complètement étranger aux autres groupes jihadistes du continent. Il est probable - mais pas avéré - que des éléments de la secte ont suivi une formation auprès d'Aqmi et, pour certains, rejoint les rangs du Mujao. Des contacts ont aussi été tissés avec les Shebab somaliens. Dès sa création au début des années 2000, la secte, alors « simplement » insurrectionnelle, comptait des fidèles au Tchad, au Niger et au Cameroun. Et en 2009, de nombreux cadres poussés à l'exil (quand le mouvement est entré dans la clandestinité) se sont réfugiés chez les voisins. Ces derniers temps, les hommes de Boko Haram avaient multiplié les enlèvements de riches Nigérians. Le Nord-Cameroun leur servait de base arrière.


"Chute du tourisme, départ des investisseurs et des ONG..."


Dans ce contexte, Alain Rodier, chercheur au Centre français de recherche sur le renseignement, s'étonne que le Quai d'Orsay « n'ait pas mentionné, avant le dernier enlèvement, le nord du Cameroun comme une zone à risque ». Il s'agit, selon lui, « d'un manque d'attention ou d'un retard à l'allumage ». Et de jouer les Cassandre : « On ne doit pas se voiler la face : la France est en guerre contre la nébuleuse islamiste. Désormais, tous les Français sont des cibles. »

Équilibrisme

Après l'enlèvement de la famille Moulin-Fournier, le Quai d'Orsay a vite réagi. Immédiatement, le nord du Cameroun est passé en zone rouge. Comme le nord du Bénin - ce qui a provoqué la colère de Cotonou (lire encadré). Le rouge, c'est la couleur qui correspond au plus haut niveau de danger identifié par le Centre de crise du ministère. Aujourd'hui, cette ceinture s'étend à la quasi-totalité du Sahel. En tout, 33 pays du continent, sur 54, font partiellement ou totalement l'objet de restrictions formelles (rouge) ou sont « déconseillés sauf raisons impératives » (orange). « Le nombre de ces restrictions a explosé depuis quelques années », reconnaît un fonctionnaire du ministère. Cela n'est pas sans conséquences pour les pays concernés : fuite des touristes, et aussi, souvent, des ONG et des entreprises. Didier Lebret, le directeur du Centre de crise, en est conscient : « Cette carte, on la veut aussi objective que possible. Les conséquences pour les pays sont parfois désastreuses. Mais cela ne doit pas pour autant faire l'objet de négociations entre États. » Un travail d'équilibriste...

Accusé d'avoir été laxiste sur le Cameroun, le Quai d'Orsay est jugé alarmiste par le Bénin. Selon un diplomate, « des éléments nous permettent de croire qu'il y a des risques » dans le nord de ce pays. Il reconnaît cependant qu'en « pointant certaines zones, on prend aussi le risque de donner des idées à des groupes crapuleux ou idéologiques ». C'est ce que l'on appelle, au Quai, « la prophétie autoréalisatrice ». On pourrait tout aussi bien parler d'effet boomerang.

Quand Paris froisse Cotonou

C'est le genre d'imbroglio qui pourrait brouiller les relations sans nuages entre Cotonou et Paris. Une pièce en plusieurs actes, dont l'intrigue s'est nouée autour des « conseils aux voyageurs » que le Quai d'Orsay adresse à ses ressortissants.

Acte I. Le 22 février, le ministère français des Affaires étrangères réactualise sa fiche sur le Bénin. Et recommande la plus grande prudence aux citoyens désireux de se rendre dans ce petit pays d'Afrique de l'Ouest, compte tenu de son « engagement » en faveur d'une intervention militaire contre les jihadistes du Nord-Mali. « Cet engagement est susceptible d'avoir des répercussions sur la sécurité des Français résidents ou de passage au Bénin, est-il expliqué. Bien que les autorités béninoises se soient engagées à exercer une surveillance particulière sur les lieux exposés. » Vivement déconseillées aussi, les excursions dans le Nord, frontalier du Niger et du Nigeria.

Acte II. Le 23 février, les chaînes de télévision hexagonales repassent l'information en boucle. À Cotonou, on a vite fait d'extrapoler : cette annonce intervient au lendemain d'une tentative d'enlèvement de Français dans le Nord. Tentative déjouée de justesse par les forces de sécurité.

Acte III. Le 24 février, Nassirou Bako Arifari, le ministre béninois des Affaires étrangères, publie un communiqué dans lequel il fait part de la stupéfaction de son gouvernement. Au palais de la Marina, Boni Yayi fulmine. Le président vit ces mises en garde comme une trahison, lui qui a passé l'essentiel de son mandat à la tête de l'Union africaine à soutenir la position française en faveur d'une intervention militaire au Mali. « Sans compter que le Bénin a peu de moyens, mais fait tout pour garantir la sécurité des Français », confie un proche du chef de l'État, qui cite le renforcement des effectifs de police autour du lycée français. Boni Yayi a réclamé à Paris la tête de l'ambassadeur Jean-Paul Monchau. Aux dernières nouvelles, il était toujours en poste à Cotonou.

Malgré ses dénégations, le Bénin a du mal à sécuriser ses frontières. Dans le Sud, les incursions de braqueurs nigérians sont monnaie courante. Et plus au nord, il n'est pas exclu que quelques extrémistes se réclamant de la secte Boko Haram puissent profiter de la porosité des frontières et du peu de moyens de l'armée pour s'infiltrer subrepticement.

Malika Groga-Bada, à Cotonou.