mercredi, 11 novembre 2009
Beac : l'heure des comptes
Six dirigeants et anciens cadres de la Beac ont été auditionnés© DR Un gouverneur qui refuse de démissionner, des inculpés qui circulent en liberté, des chefs d’État qui peinent à s’entendre. Décidément, le scandale révélé par Jeune Afrique n’a pas fini de faire des vagues.
Des bureaux et des couloirs presque vides. Le moral n’y est plus au 736, avenue Monseigneur-Vogt, à Yaoundé (Cameroun). L’imposante tour de la Banque des États de l’Afrique centrale (Beac) tourne à vide. Au propre comme au figuré. Depuis le début de l’année, les 2 400 salariés sont gagnés par un profond doute après les révélations sur les pertes de 25 millions d’euros liées à un placement toxique vendu à la direction de la banque par la Société générale fin 2007 et, surtout, sur les détournements évalués à 30 millions d’euros (19 milliards de F CFA) opérés depuis au moins cinq ans par le bureau parisien de la Beac. Le climat est délétère. « Presque plus personne ne travaille, tout le monde a peur et craint une chasse aux sorcières. Une véritable chape de plomb recouvre la Banque centrale », témoigne un cadre du siège.
Les six chefs d’État de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac) ont pourtant décidé d’aller vite pour éteindre le feu qui embrase la Banque centrale de la région. Le 19 octobre dernier, Ali Bongo Ondimba (ABO), le nouveau président de la République du Gabon, a frappé fort au cours de son premier Conseil des ministres. Son pays est au cœur de la polémique. Il désigne par tradition l’un de ses ressortissants pour occuper le poste de gouverneur de la Beac, une proposition validée ensuite par les chefs d’État de la Cemac. Or le Gabonais Philibert Andzembé, en poste depuis l’été 2007, est sur un siège éjectable depuis des mois.
Soucieux d’appliquer ses promesses de campagne et de se démarquer de l’ancien système, ABO a souhaité faire rapidement le ménage chez lui et donner des gages à l’intention de ses partenaires de la Cemac et de la France, présente au conseil d’administration de la Banque centrale. « La vérité, toute la vérité », rappelle en continu Paris. Au préalable, le chef de l’État a pris la précaution de rencontrer ses homologues Denis Sassou Nguesso, Teodoro Obiang Nguema et François Bozizé en marge de sa prestation de serment à Libreville, le 16 octobre, pour s’assurer que le futur gouverneur de la Banque centrale demeurerait un Gabonais. Il lui reste à convaincre Paul Biya, au Cameroun, et à prouver qu’il sera intraitable dans la gestion du scandale.
Détermination gabonaise
Le communiqué du Conseil des ministres du 19 octobre traduit la détermination gabonaise. Libreville s’engage à « faciliter les enquêtes des cabinets d’audit mandatés par la Beac ainsi que les investigations de la brigade financière française auprès de laquelle la Beac a porté plainte », à « faire arrêter les fonctionnaires gabonais de l’institution présumés impliqués et résidant sur le territoire national » et à « rappeler le gouverneur de la Beac, Philibert Andzembé, en vue de son remplacement ».
Dans la foulée, l’annonce de l’interpellation à Libreville de deux protagonistes majeurs dans l’affaire de malversations, Armand Brice Ndzamba et Maurice Moutsinga, a confirmé la fermeté des autorités gabonaises. Comptable du bureau parisien de 1994 à mai 2009, le premier est considéré comme le cerveau des détournements. Il avait quitté discrètement Paris en janvier et s’était réfugié depuis en pleine forêt équatoriale chez les Pygmées pour soigner un mal contre lequel la médecine moderne s’est avérée impuissante. Le second, son oncle et son officier traitant à Yaoundé, a été le directeur de la comptabilité et du contrôle budgétaire au siège de la Banque, de 2000 à décembre 2007. Aujourd’hui à la retraite, il se cachait à Mouila, à environ 200 kilomètres à vol d’oiseau au sud de Libreville. Sauf que… Maurice Moutsinga a été aperçu par plusieurs témoins le 24 octobre lors de l’enterrement d’un ancien responsable du bureau de la Beac à Port-Gentil ! Et que l’arrestation effective d’Armand Brice Ndzamba reste à démontrer. « Le dossier est couvert par le secret de l’instruction », obtient-on comme toute réponse de la présidence gabonaise.
Autre source d’étonnement : le rappel du gouverneur Andzembé ne s’est pas encore traduit dans les faits. S’il a bien commencé à faire ses cartons le 20 octobre, il a depuis présidé officiellement plusieurs réunions et déjeuners. Et la rumeur d’enfler : Philibert Andzembé vivrait mal son rappel et serait entré en résistance. « Au regard du comportement de défiance affiché par M. Andzembé envers le gouvernement gabonais, il y a lieu d’agir vite », conclut une note de la présidence gabonaise du 26 octobre. Son successeur doit en théorie être désigné lors de la Conférence des chefs d’État de la Cemac, qui doit se tenir à Bangui (Centrafrique), à la fin du mois de novembre. Toutefois, pour remettre en marche la Banque centrale au plus vite et retrouver la confiance des marchés, le Cameroun et la Guinée équatoriale poussent pour qu’une conférence extraordinaire des chefs d’État précède la conférence ordinaire au cours de la première quinzaine de novembre. Mais les deux pays se disputent pour organiser l’événement de la passation des pouvoirs !
En parallèle à l’action du Gabon, le comité d’audit interne de la Beac poursuit son enquête « pour établir les premières responsabilités ». Composé de six membres et présidé par le directeur du budget équato-guinéen, Miguel Engonga Obiang, il s’est rendu par vol spécial de Yaoundé à Libreville le jeudi 21 octobre, un saut de puce d’une trentaine de minutes. Sur place, les auditeurs ont entendu, dans les bureaux gabonais de la Beac, Armand Brice Ndzamba, Maurice Moutsinga ainsi que Jean-Félix Mamalepot, 69 ans, l’emblématique gouverneur de la Beac, de 1990 à 2007. Dix-sept ans de présidence encensée hier, mais largement suspecte aujourd’hui. Nommé depuis président du conseil d’administration de l’assurance-maladie du Gabon, il figure parmi les personnes limogées le 19 octobre. Mais sans être davantage inquiété, pour l’instant, par la justice.
Selon des sources proches du comité d’audit, les deux hommes interrogés à Libreville ont livré « des tonnes d’informations » et mis en cause plusieurs hauts responsables financiers de la région. De retour à Yaoundé, le comité d’audit a entendu le 23 octobre dans les locaux de la Beac le ministre tchadien des Finances et du Budget, Gata Ngoulou. Éminence grise de Jean-Félix Mamalepot, il a été secrétaire général de la Beac de 1998 à 2008. Enfin, le comité a auditionné Jean-Marie Ogandaga-Ndinga, l’actuel délégué de la Beac à Paris, et le vice-gouverneur, le Congolais Rigobert Roger Andely.
Le FMI exige la transparence
Le comité d’audit a par ailleurs remis son rapport sur « les malversations du bureau extérieur de Paris » lors d’un conseil d’administration de la Beac, le 26 octobre à Douala, présidé par… Philibert Andzembé. Le document a également été scruté le 28 octobre, toujours à Douala, lors d’un comité ministériel. Selon l’exigence du FMI, le rapport doit être publié, sans doute fin novembre, après que les chefs d’État de la Cemac en auront pris connaissance. Pour expédier les affaires courantes, les deux organes de gouvernance de la Banque centrale ont instauré un système de double signature, celles du gouverneur et du vice-gouverneur. Deux hommes qui se détestent cordialement.
Jusqu’à quand ? Le nom du Gabonais Hugues-Alexandre Barro Chambrier circule avec insistance pour succéder à Philibert Andzembé. Ex-ministre de l’Économie et des Finances et ancien administrateur Afrique du FMI, il est aujourd’hui parlementaire. « Je ne suis au courant de rien. Je suis député et j’ai mes activités à Libreville », se contente de commenter l’intéressé. Sa candidature pourrait être appréciée au-delà du Gabon. Sa femme, Hélène Loemba, est en effet la nièce d’Antoinette Sassou Nguesso, la première dame du Congo. Reste que sous Omar Bongo la proposition gabonaise valait décision. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.
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mercredi, 04 novembre 2009
BEAC : 16 milliards de francs CFA détournés, 139 bénéficiaires
Le siège de la BEAC à Yaoundé© DR Un rapport interne à la Banque des Etats d'Afrique Centrale retrace les détournements, et désigne les responsables.
Cent trente-neuf bénéficiaires ont profité du détournement de 25 millions d’euros à la Banque des Etats d’Afrique centrale (Beac) entre 2004 et 2009, selon un rapport interne de la banque obtenu lundi par l’Afp.
"Au stade actuel des investigations, le montant total des détournements (...) s’élève" à 16,5 milliards de Fcfa (25 millions d’euros), indique le rapport daté du 24 octobre et publié le 29 par la Beac.
Ces détournements, enregistrés au Bureau extérieur de la Beac à Paris (Bep), ont été "opérés au moyen de chèques, virements, retraits en espèces et titres de transport", ajoute-t-il.
"Il s'en sont donnés à coeur joie"
"On dénombre en tout 858 chèques et 6 virements frauduleux au profit de 101 bénéficiaires, 1.306 retraits en espèces frauduleux et 38 bénéficiaires de titres de transport aériens frauduleux", est-il précisé. Selon le rapport, Armand Ndzamba, comptable au Bep de 1992 à 2009, est le "principal homme orchestre de ces fraudes".
Les sommes détournées, provenant essentiellement du siège de la Beac à Yaoundé, étaient destinées au fonctionnement du Bep et au règlement des factures pour le compte de la Beac.
"Très mal suivies", ces sommes ne correspondaient pas aux besoins réels du Bep et ont "suscité un tel appétit chez les fraudeurs qu’ils s’en sont donnés à cœur joie", souligne le rapport qui estime que le dispositif de contrôle interne de la banque est "très loin des standards internationaux".
Silence des hauts responsables
Les enquêteurs déplorent le silence de plusieurs hauts responsables de la Beac qui n’ont "pas attiré l’attention sur les dérives" du Bep, citant notamment le cas des Gabonais Jean-Félix Mamalépot, gouverneur de la Beac de 1989 à 2007 et de son successeur Philibert Andzembé.
Le 24 septembre, la Beac avait admis le détournement de 22 millions d’euros dans une interview de M. Andzembé au quotidien gabonais « Gabon Matin ».
Le comité des ministres des Finances de la Beac a décidé le 29 octobre de maintenir M. Andzembé jusqu’à la désignation de son successeur, prévue en novembre.
Source : jeuneafrique.com
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vendredi, 23 octobre 2009
La Banque des Etats de l’Afrique centrale dans la tourmente

« Après avoir déploré la situation qui prévaut au bureau extérieur de la Beac à Paris, (…) caractérisée par des malversations financières provisoirement évaluées à 19 milliards de francs Cfa », le nouveau président de la République du Gabon, Ali Bongo Ondimba, a décidé de « rappeler le gouverneur de la Beac (…) en vue de son remplacement », affirme le communiqué officiel faisant suite à la première réunion du gouvernement, à Libreville, le 19 octobre. Une mission d’enquête interne avait révélé ces détournements en septembre dernier. Des révélations que Philibert Andzembé a lui-même confirmées, impliquant plusieurs de ses collaborateurs. Depuis la création de la Beac en 1977, les Gabonais ont toujours occupé le poste de gouverneur de l’institution. Mais cette tradition pourrait être remise en cause par les autres pays d’Afrique centrale. Essimi Menye, ministre camerounais des Finances, a accepté de répondre à nos questions, lors d’un entretien à la radio nationale publique, CRTV.
Afrik.com : Qu’est ce qu’il faut comprendre du limogeage de Philibert Andzembe ?
Essimi Menye : Je ne saurais dire si c’est un limogeage. Vous savez que la Communauté économique et monétaire d’Afrique centrale, la CEMAC, a des règles. Le gouverneur de la BEAC est nommé par la conférence des Chefs d’Etat, mais sur proposition du pays qui a le poste. Vous savez que la mise en place du gouvernement de la Beac a fait que le poste de Gouverneur appartienne au Gabon, et que les autres pays aient les directions générales. Le gouvernement gabonais a décidé de rappeler le gouverneur de la Beac pour des raisons que nous ne connaissons pas. Peut être qu’il voudrait lui faire une proposition ou offrir une promotion, nous ne savons pas. Nous constatons seulement que le gouvernement l’a rappelé. Ce rappel, je ne saurais dire qu’il a un lien avec l’actualité ambiante au sein de la Beac, mais je veux assurer aux uns et aux autres que les ministres de la zone Cemac ont commis plusieurs audits sur la Beac, sur la gestion de la Beac elle-même, la gestion de la Banque de Paris et tout le système. D’ailleurs, ces audits se poursuivent. Ils vont nous permettre non seulement de voir plus clair dans ce qui s’est passé, mais aussi de mieux maitriser dans l’avenir la gestion des ressources de la sous région. Le rappel du gouverneur tel que j’ai appris par la radio est une décision volontaire et unilatérale du gouvernement gabonais. Parce que même s’il faut nommer un nouveau gouverneur, il faudra que cela se fasse de concert avec les Chefs d’Etat de la sous région.
Afrik.com : A ce qu’on sait, cette affaire porte sur la disparition d’au moins 19 milliards de francs CFA. Concrètement, qu’est ce qui a pu se passer pour que des sommes aussi importantes soient subtilisées ?
Essimi Menye : Nous avons, en tant que comité des ministres des finances de la sous-région, constaté qu’il y avait des sommes qui étaient prélevées par l’Agence Beac de Paris. Un audit a été commandité, cet audit se poursuit. Ce que nous avons constaté en préliminaire, c’est que cela ne s’est pas fait en une fois ou en deux fois. Ça s’est fait en plusieurs fois. Il faut plusieurs gouttes pour vider un fût. C’est un peu d’argent pris à chaque fois qui a permis d’atteindre 19 milliards et après 7 ou 8 ans. Les enquêtes se poursuivent. Nous avons exploré auprès des banques. L’agence Beac à Paris avait un compte à la Société générale. Nous avons clôturé ce compte, on en a d’autres à la BNP Paribas. Et les chèques tirés auprès de ces banques ont été mis en exploitation. On y voit effectivement certaines informations. Il y a également des retraits qui ont été faits à la caisse et toutes ces informations sont en train d’être analysées. Pour me résumer, ça c’est fait en plusieurs étapes, plusieurs années, c’était des montants plus ou moins importants. Et puis apparemment, c’était des montants autorisés par le gouvernement de la Beac de Yaoundé l. Ce sont donc des responsables qui ont autorisé cette utilisation frauduleuse.
Afrik.com : Monsieur le ministre, il faudrait peut-être commencer par regarder au siège avant de regarder à Paris…
Essimi Menye : Moi, je crois qu’il y a un lien clair au siège. On a vu qu’il y a eu des autorisations. Et je pense que même s’il faut s’appesantir sur son utilisation à Paris, on se demande pourquoi tant d’argent a été autorisé. Et je pense que les responsables du gouvernement central sont les premiers à devoir s’exprimer là-dessus.
Afrik.com : Est-ce qu’il n’y a pas lieu de questionner le dispositif en place. Vous le connaissez bien. Ce dispositif, en soi, ne favorisait-t-il pas ce type d’opération ?
Essimi Menye : La Beac est une structure en développement. Il y avait une organisation qui existait, et cette organisation a été revue depuis 2006. Il y a eu un besoin de reformer à la Cemac. Cette reforme nous a permis de partir d’une gestion qui reposait sur le gouverneur, le vice gouverneur, le Secrétaire General, et c’était pratiquement ça le gouvernement de la Beac. Aujourd’hui nous avons le gouverneur, le vice gouverneur, le Secrétaire général, et trois directeurs généraux. Cette ossature permet d’introduire la notion de collégialité, donc le gouverneur ne peut plus décider tout seul pour certaines choses importantes. Ce qui permet de plus d’asseoir une certaine transparence et de gouvernance dans la gestion des ressources.
Afrik.com : Cette situation ne va-t-elle pas remettre en cause certaines règles telles que celle donnant au Gabon le monopole du poste de gouverneur ?
Essimi Menye : C’est ce qui se dit là dehors. J’ai aussi entendu cela. Mais je pense que c’est une décision qui reste celle des chefs d’Etat de la sous région.
Afrik.com : Il se dit également que l’institution financière de la sous-région est fragilisée par cette affaire. Qu’est-ce qui pourra rétablir la confiance entre la Beac et les divers operateurs ?
Essimi Menye : Je ne pense pas que c’est une situation qui devrait remettre en cause la banque de la sous-région. C’est un compte de réserve de la Beac qui n’a rien à voir avec la gestion des ressources. La Beac fonctionne comme une entreprise. Elle a des réserves des Etats qu’elle place. Quand elle place ces réserves, celles-ci génèrent de l’argent. Et c’est cet argent qui est utilisé pour faire fonctionner la Beac. Ce qui est donc remis en cause ici, c’est une utilisation légère d’une petite portion des revenus des recettes de la Beac. Et c’était sur une très longue période, et je pense que cette situation a été également favorisée par le fait qu’il y avait trois personnes qui formaient l’ossature de ce gouvernement de la Beac. Mais aujourd’hui, malgré tout, chaque Etat est représenté dans le gouvernement de la Beac, ce qui crée une bonne gouvernance.
Afrik.com : Sur le plan de l’image et de la réputation de la Beac, il y a peut être un gap à combler ?
Essimi Menye : Oui. Dans toute organisation, on a toujours besoin, après une période donnée, de revoir ce qui marche bien et ce qui ne marche pas bien. La Beac est en train progressivement d’informatiser la plupart des opérations donc ceci va nous conduire au fil des mois et des années, a une meilleure maîtrise et une meilleure gestion des ressources de la banque centrale. Je ne pense pas que ça devrait remettre en cause la crédibilité de cette institution qui en elle-même est très solide. Elle est une structure solide et bien gérée. Mais il y quelques hommes qui prennent des mauvaises décisions, et ça peut arriver. Mais notre souci également est qu’elle soit mieux gérée que dans le futur. C’est dans cet esprit-là que les reformes se poursuivent.
Jeudi 22 octobre 2009, par Dorothée Ndoumbè
SOURCE :afrik.com
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vendredi, 09 octobre 2009
Beac : tensions et soupçons
Règlements de comptes à la Banque des États de l’Afrique centrale (Beac), après les révélations de J.A. Selon nos informations, un comité ministériel houleux de la Banque centrale s’est tenu à Paris, le 28 septembre, à la veille d’une réunion de la zone franc à Bercy. Tous les responsables du bureau extérieur de la Banque, basé à Paris, seront entendus. Ils devront expliquer comment 15 milliards de F CFA – 19 milliards (30 millions d’euros) selon nos calculs – se sont évaporés. Ainsi en ont décidé les ministres de l’Économie et des Finances de la sous-région, qui composent le comité ministériel. Ironie du sort, ils s’étaient donné rendez-vous au 48, avenue Poincaré, à Paris, dans l’hôtel particulier qui abrite le bureau extérieur de la Beac.
Essimi Menye, ministre camerounais des Finances et président en exercice du comité ministériel de l’Union monétaire d’Afrique centrale (Umac), serait l’un des plus ardents avocats de cette opération mains propres. « Nous avons porté plainte auprès de la justice française. Et l’affaire a un relais judiciaire au Gabon, où le ministère de la Justice a saisi un magistrat », a précisé Philibert Andzembé, le gouverneur de la Beac, lors de la réunion des ministres des Finances de la zone franc.
Plusieurs personnalités pourraient bientôt passer sur le gril de la justice. Jean-Félix Mamalepot, l’ancien gouverneur de la Beac (1990-2007), qui vit entre la France et le Gabon, est en ligne de mire. Tout comme l’homme clé de l’affaire, Armand Brice Ndzamba, le comptable du bureau parisien (1994-2009), réfugié dans son village natal au Gabon, et son officier traitant de l’époque, Maurice Moutsinga, ancien directeur de la comptabilité et du contrôle budgétaire au siège de la Beac à Yaoundé (2000-2007). Devraient également être entendus : Philibert Andzembé, Rigobert Roger Andely, vice-gouverneur de la Beac depuis 2005, et, surtout, Gata Ngoulou, ministre tchadien des Finances et ex-secrétaire général de la Beac (1998-2008).
Les dirigeants de la Beac paraissent tout aussi préoccupés de découvrir qui est à l’origine des fuites dans J.A. que d’identifier les responsables des détournements. La question de l’identité des informateurs a animé le comité ministériel du 28 septembre. Tout le monde suspecte tout le monde. « Ces informations portent un grand tort à l’institution. Seule une profonde mésentente au plus haut niveau de la Banque a permis la fuite d’informations », lance-t-on à Bercy. Sans doute moins que l’ampleur des malversations elles-mêmes ! Le climat au sein de la Banque est délétère. Au premier rang des suspects, la Guinée équatoriale. « Maintenant, tous les coups sont permis », lâche Mahamat Mustapha, l’un des trois conseillers du gouverneur de la Beac, lui-même victime d’attaques sur son patrimoine.
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mercredi, 30 septembre 2009
BEAC : les vérités d'Andzembé
Un des rapports sur l'affaire, celui du Contrôle général de la Beac© DR Démentant (a posteriori) notre éditorial de la semaine dernière, qui s’étonnait de l’assourdissant silence de la direction de la Banque des États de l’Afrique centrale (Beac), concernant les révélations parues dans J.A. n° 2540 sur les détournements de fonds massifs survenus en son sein, le gouverneur Philibert Andzembé s’est livré, les 21 et 22 septembre, à un exercice de communication soigneusement calibré – à défaut d’être tout à fait convaincant.
Un communiqué officiel de quatre pages, suivi d’une longue interview à la une de l’officieux Cameroon Tribune et d’une autre dans Gabon Matin pour expliquer en substance que si un terme a, en définitive, été mis à ce hold-up scandaleux (dont il ne nie pas l’existence – comment le pourrait-il ?), c’est parce qu’il a, lui, agi dès qu’il en a eu connaissance, stoppant ainsi cette « dynamique innommable » (sic) qui « saignait les ressources de la Beac ».
Au passage, le gouverneur tient à préciser que sa démarche – son « outing » – « ne se situe nullement dans le cadre d’une quelconque réponse à Jeune Afrique, mais bien dans celui du besoin de transparence dans la gestion de la Beac qui a toujours caractérisé [son] action ». En somme, J.A. aurait en quelque sorte volé le scoop au gouverneur, qui s’apprêtait à rendre lui-même public ce scandale. On peut toujours rêver.
« Écume de surface »
Philibert Andzembé, qui croit déceler dans notre enquête (qu’il qualifie d’« écume de surface » et de « recherche de sensationnel ») quelques pseudo-relents antigabonais (« je relève que seuls des représentants d’un État sont indexés, […] il faudrait se demander pourquoi »), ignorerait-il qu’il figure lui-même en tête de la liste des quatorze personnalités dont le comité d’audit (indépendant) de la Beac réclame l’audition ? Dans ce cadre, le gouverneur aura, en ce qui le concerne, à répondre aux questions suivantes – parmi d’autres:
• Dans quelles conditions a-t-il fait procéder, en décembre 2007, à la fermeture du compte ouvert au nom du Bureau extérieur de Paris (BEP) auprès de la Société générale et à l’ouverture d’un nouveau compte auprès de la BNP Paribas ? Où sont les instructions données par le siège au BEP ? Que disent les lettres échangées avec la Société générale et la BNP ? « Elles sont introuvables », s’étonne la Direction générale du Contrôle général de la Beac dans un rapport de juillet 2009, qui juge le fait « pour le moins curieux ».
• Pourquoi M. Andzembé, entré en fonctions en juillet 2007, a-t-il attendu un an pour remplacer son délégué au BEP, seize mois pour suspendre le comptable Ndzamba, dix-sept mois pour porter plainte, alors qu’il disposait dès son arrivée d’au moins trois rapports très alarmants sur le fonctionnement du BEP ?
• Pourquoi a-t-il avalisé les conclusions des missions de la Direction centrale de la comptabilité de juillet et novembre 2008, qu’il a lui-même décidées et encadrées, et qui ont débouché sur une minimisation considérable des pertes douteuses enregistrées en 2007 et 2008 sur le compte BNP Paribas du BEP (181 millions de F CFA, selon la Direction de la comptabilité, 2,3 milliards, en réalité !) ?
• Pourquoi le circuit des approvisionnements de fonds sans commune mesure avec les besoins, suite à des demandes souvent frauduleuses émanant du BEP, a-t-il continué de fonctionner sous son gouvernorat, et ce jusqu’à la fin de 2008 (plus de 6 millions d’euros entre juillet et décembre 2007, plus de 7 millions d’euros en 2008 dont 1,5 million pour le seul mois de mars) ? C’est moins, certes, que sous l’ex-gouverneur Mamalepot, mais cela mérite tout de même éclaircissement.
• Pourquoi enfin l’anomalie qui a rendu possible ce hold-up, à savoir la « sanctuarisation » d’un BEP relevant exclusivement du gouverneur et échappant au champ ordinaire des investigations du contrôle général de la Beac, n’est-elle pas relevée par Philibert Andzembé ?
Séparation des nationalités
Quant au « tropisme » antigabonais que le gouverneur a cru relever dans nos colonnes, il n’est pas inutile de rappeler que nous n’avons fait que citer le point 5.7 des recommandations du comité d’audit de la Beac, en date du 22 mai 2009 : « Les affinités nationales ont joué un rôle important dans les dérives constatées au Bureau extérieur. Ayant constaté que le gouverneur, le directeur de la comptabilité, le directeur adjoint de la comptabilité, le comptable du Bureau extérieur étaient de la même nationalité, le comité d’audit préconise de porter une attention particulière à la séparation des nationalités, parallèlement à la séparation des fonctions. »
Manifestement très préoccupé par l’origine des documents confidentiels dont J.A. a bénéficié (« un problème d’éthique »), lesquels seraient « de nature à entamer la crédibilité de [la] banque » – comme si le scandale ne résidait pas dans les détournements, mais dans le fait que nous les aurions révélés –, le gouverneur Andzembé chercherait-il à s’exonérer de toute responsabilité administrative et morale ? C’est probable. Ce que l’on comprendrait mal, en revanche, c’est que les chefs d’État des pays membres de la Banque, comptables in fine de l’argent public détourné, ne saisissent pas l’occasion de leur prochain sommet de Bangui pour prendre les mesures qui s’imposent – si douloureuses soient-elles.
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