« Alassane Ouattara, écrit le quotidien (…), doit sa présence sur la liste de départ à la magnanimité, à l’esprit de paix et d’ouverture du président de la République, Laurent Gbagbo (…) Parce qu’à la vérité, assène-t-il, Alassane Ouattara continue de traîner la question de sa nationalité comme un boulet. » Si l’esprit de tels propos n’est pas va-t-en guerre, ça y ressemble fort. Mais là se pose un problème, car le quotidien, à la limite, usurpe la place et les prérogatives de la Cour constitutionnelle. Car, après tout, c’est bien elle qui décide qui peut être candidat à la présidentielle ivoirienne et qui ne le peut pas. Et elle l’a fait, et bien fait. Pourquoi vouloir faire remonter la candidature de ADO à une quelconque « magnanimité » de Laurent Gbagbo, et celle de Bédié à l’accord de Linas Marcoussis ?
Et pourtant, au regard des années de guerre que la Côte d’Ivoire a connues, on avait légitimement pensé que les hommes de médias, eux aussi, sauraient faire désormais dans la prudente mesure en s’appliquant à exercer, avec intelligence et sérieux, leur devoir d’état. De toute évidence, ce ne sera pas là, la résolution de tout le monde. Et c’est plus que regrettable. Car des propos du genre ne peuvent manquer de présenter plusieurs hypothèses, toutes aussi néfastes les unes que les autres. Il se peut qu’ils aient pour visée finale de déstabiliser des candidats à l’orée de la tenue de l’élection présidentielle : atteints dans leur légitimité, les hommes visés, s’ils n’ont pas la consistance mentale qui sied pour affronter de pareils vents contraires, cèdent à l’énervement, s’agitent et inéluctablement, perdent pied et partant, le scrutin même avant l’heure.
Mais il se peut aussi que de pareils propos tenus maintenant aient pour but ultime de prospecter déjà l’après élection. A supposer que l’un des candidats mis à l’index aujourd’hui sorte demain vainqueur de la présidentielle ivoirienne, les esprits seront suffisamment préparés pour se rappeler que l’heureux élu était « mal aligné » au départ de la course. Et la sanction tomberait d’elle-même, immédiate et brutale à l’image d’un funeste couperet. Et pourtant. A supposer qu’il faille « s’occuper du cas » des différents candidats en lice pour la présidentielle à venir, la vraie question qui vaille devrait être de savoir ce que les uns et les autres proposent comme projet de société, ce qu’ils recèlent en eux-mêmes comme un « plus » par rapport aux autres candidats et qui aura la particularité de faire d’eux des hommes ou des femmes qui méritent de présider aux destinées de l’ensemble des Ivoiriens. Le quotidien ivoirien, préfère, lui, se livrer à autre chose.
Ce faisant, l’organe de presse fouille décidément dans des poubelles et déterre volontiers de la pourriture. Un jeu décidément plus que dangereux, au regard de toutes les turbulences dont la Côte d’Ivoire a été victime et au cours desquelles certains médias ivoiriens n’auront pas vraiment joué un bon rôle. A défaut de se battre la coulpe, ils seraient bien inspirés de tirer leçon du passé, pour permettre à un avenir serein de se construire. Car on n’est même pas en mesure de classer les affirmations de « Notre Voie » dans le registre des propos de campagnes qui, bien malheureusement sur le continent, se font l’obligation d’exceller dans l’indécence, la méchanceté ainsi que l’inutile provocation. La date du scrutin étant officiellement inconnue, la campagne n’est pas encore ouverte. Alors ? Quel est le dessein inavoué de telles « attaques » ? Et on se pose alors l’inévitable interrogation : si le débat est à l’acrimonie avant même la campagne électorale, qu’en sera-t-il lorsqu’elle sera effectivement ouverte ?
« Notre Voie » est, et c’est un secret de polichinelle, un organe proche du pouvoir présidentiel. C’est son droit le plus absolu. Il faut espérer cependant que l’esprit qui transpire de la lettre de ses propos ne soit pas celui du camp de Gbagbo. Ou qu’il ne le contamine pas. Par ailleurs, le président Gbagbo a aujourd’hui, en tant que chef de l’Etat ivoirien, obligation de s’employer à faire appliquer la stricte observance du code de déontologie qui existe et régit les médias. Ce faisant, il permettrait de calmer le jeu et empêcherait que l’on jette de l’huile sur le feu. On n’a pas besoin, dans la Côte d’Ivoire actuelle, de ressusciter de vieux démons qui, au demeurant n’étaient pas vraiment bien morts. Car ils risqueraient de se livrer à un bal du diable bien macabre. Il vaut sans doute mieux résolument se tourner vers le futur, et ausculter un avenir qui peut être plein d’optimisme et de promesses si tel est le désir de l’ensemble des Ivoiriens.
Reste à souhaiter que les médias proches d’ADO et de Bédié ne cèdent pas, eux aussi, à l’idée de la réplique vengeresse et facile. Sinon, se déclenchera illico presto, la guerre des médias qui, généralement précède de peu, celle de leurs concepteurs, protecteurs et mentors et qui débouche sur autre chose qu’un débat d’idées saines, prometteuses et constructives. Car, il faut le dire, c’est bien de cela dont a besoin aujourd’hui la Côte d’Ivoire. Pour le reste, il faudrait avoir le courage de faire l’impasse, tant il est vrai que l’existence souvent impose l’oubli pour permettre la vie. A un pays qui a souffert les affres que ce pays a endurées, il n’est pas sain de regarder en arrière. La sagesse commande d’envisager sereinement le futur. Et celui-ci commence sans doute par la présidentielle qui s’annonce.
"Le Pays"











