jeudi, 05 novembre 2009
Le design pour développer l’artisanat nigérien

Des poteries habillées de délicats justaucorps en vannerie, du linge de maison savamment teint et rehaussé de fines croix de Tahoua, des sacs et housses de cuir décorés de motifs touaregs brodés... Des objets aux formes harmonieuses et modernes, nés de la rencontre inédite de trente-cinq artisanes du Niger, héritières de traditions centenaires, et de la créatrice de mode et designer française Katherine Pradeau [1]. « On a beaucoup échangé entre femmes, sur leur savoir-faire, pour l’améliorer tout en gardant leurs techniques ancestrales et leur identité, mais en innovant. », explique celle qui a dispensé une formation pendant deux mois à Niamey.
L’objectif affiché de Katherine Pradeau et d’Aïchatou Kané, la coordinatrice du Salon international de l’artisanat pour la femme (Safem) qui l’a sollicitée : « ouvrir de nouveaux marchés » aux artisanes nigériennes. Leurs créations se vendraient davantage en Occident si elles innovaient et s’adaptaient aux besoins et exigences du marché, estiment-elles. La méthode employée pour faire émerger du neuf de pratiques anciennes : le dialogue, la réflexion, l’échange entre des artisanes issues du même pays mais qui n’avaient jamais travaillé ensemble. Ainsi, Adi Idi Foda, potière de Miria, a dû inventer de nouvelles formes et s’associer à Ahi Ousmane, une vannière de Difa, une autre localité du Niger. Daro Bermini et Absatou Himadou, brodeuses d’ethnies peulh bororo et haoussa ont dû partager leurs connaissances. « Je suis très contente qu’Absatou m’ait appris ce qu’elle sait et de faire des choses que je n’avais jamais réalisées, comme la broderie sur les draps », confie Daro. Toutes les artisanes ne réussissent cependant pas l’exercice avec la même facilité, « certaines sont difficiles à faire évoluer, révèle Katherine Pradeau, et ce sont surtout les maroquinières et les potières qui sont les plus créatives ».
Une créativité et une authenticité qui plaisent à Laurence Vêne, responsable de Jasuka, une galerie qu’elle a créée à Paris, en 2007, et dans laquelle elle expose de l’art du Niger et d’Amérique latine. Eblouie par les objets présentés dans le pavillon Wouro Debbo (maison de la femme en fulfuldé), elle en a déjà inscrit plusieurs à son catalogue. « Les savoir-faire se perdent, surtout les motifs traditionnels, et c’est ça qui est recherché par les Européens, explique Katherine Pradeau. Donc il est nécessaire d’insuffler la volonté de préservation tout en encourageant l’innovation. » Une leçon qu’a bien apprise Abdoulrazac, 14 ans, le fils d’Adi, la potière de Miria, qui brandit fièrement l’une de ses créations : une poterie en forme de cheval, une figure en voie de disparition que son oncle réalisait autrefois.
De la suite dans les idées
Les artisanes qui ont participé à l’expérience espèrent en tirer profit financièrement. Elles vivent chichement de leur art qu’elles pratiquent durant le peu de temps qu’il leur reste après l’accomplissement de leurs nombreuses tâches domestiques. « Mon rêve, c’est que mes collections touchent plein de personnes qui les achèteront », déclare Adi. Ses consœurs espèrent aussi que cette expérience n’est qu’un début et que d’autres tout aussi enrichissantes suivront. « On est très contentes d’avoir eu cette formation, confie Zéli Hatou, une brodeuse d’Agadez, mais le problème c’est qu’il n’y a pas de suivi. Et sans suivi, on ne voit pas où la formation va aller. » Et Zéli de dresser la liste des lacunes qu’elles voudraient combler. « Par exemple, on aimerait apprendre la gestion. Par exemple encore, à Agadez, on n’a nulle part où vendre en grande quantité. Et notre cuir, il n’est pas d’assez bonne qualité, il sent, donc il faudrait qu’on apprenne à améliorer nos teintures… »
Selon Katherine Pradeau, il faudrait créer « un groupement pour qu’elles soient guidées pour produire en respectant les exigences et les délais des normes internationales ». Une structure dont l’Etat soutiendrait la réalisation, parce qu’« on ne peut pas demander aux artisanes de tout faire : la gestion, la commercialisation, la communication, alors qu’elles sont le plus souvent analphabètes ». En attendant que les autorités nigériennes ne daignent faire ce pas, ce sont les artisanes nigériennes qui, samedi soir, offriront leur content de rêve aux spectateurs présents à la soirée de gala du Safem 2009. Une soirée qui aura pour thème « la tenue traditionnelle adaptée aux besoins du monde moderne », et au cours de laquelle seront présentés au public, lors des défilés de mode, nombre des objets et accessoires qu’elles ont mis tant d’énergie et de talent à accoucher.
Lire aussi :
SAFEM : l’autonomie de la femme africaine par l’artisanat
Le commerce équitable, une alternative pour les artisanes africaines ?
[1] Katherine Pradeau a découvert le Niger en 2000, après avoir répondu à une invitation du styliste Alphadi, à l’occasion du Festival international de la mode africaine (Fima) dont la septième édition vient de s’achever. Depuis, elle vient régulièrement dans ce pays où elle collabore avec des artisans locaux pour réaliser ses collections.
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mercredi, 04 novembre 2009
Le commerce équitable, une alternative pour les artisanes africaines ?

Comment le commerce équitable peut-il aider les artisanes africaines à mieux écouler leur production sur les marchés nationaux et internationaux ? Que faire pour qu’elles répondent aux principes exigeants de ce commerce ? Le commerce équitable peut-il les sortir de la pauvreté dans laquelle la plupart d’entre elles se trouvent ? Telles étaient les principales questions posées au cours du colloque organisé lundi, au Palais des congrès de Niamey, en présence d’une cinquantaine de professionnels africains et occidentaux de l’artisanat et de l’économie sociale. Des questions qui concernent aussi bien les artisans que les artisanes, mais qui, dans le cadre du SAFEM, un salon consacré aux femmes, ont été posées au féminin. Un choix d’autant plus pertinent que, de l’avis des nombreux experts présents, la majorité des artisans du continent sont des femmes. Au Niger, par exemple, l’artisanat, qui occupe plus de 700 000 personnes, représente 23% du PIB [1], et la proportion de femmes y travaillant est estimée à 52%. Des femmes qui sont propriétaires de 68% des quelque 360 000 micro et petites entreprises recensées dans le secteur qui, selon Sani Fatouma Morou, la ministre du Tourisme et de l’Artisanat du Niger, recèle un considérable potentiel de croissance et de créativité. Bien qu’il n’y ait pas de définition communément admise du commerce équitable (le concept est né dans les pays du nord dans les années 1970), les intervenants du colloque en ont précisé les grands principes. « Le commerce équitable est un commerce social qui vise à établir un rapport d’échange satisfaisant pour tous et qui a pour principe d’aider des coopératives de producteurs », a expliqué le Dr. Chérif Chako, économiste et président du Réseau nigérien pour la promotion de l’économie sociale solidaire (RENIPESS). Il vise à « assurer une juste rémunération du travail », a-t-il ajouté, précisant qu’il ne fallait pas cantonner le concept aux seuls échanges Nord-Sud : « Le commerce équitable est aussi appelé "commerce compassionnel". Mais il ne se fait pas seulement dans le sens Sud-Nord. On doit aussi avoir du commerce équitable Sud-Sud, inter et intra classes sociales, villes-campagnes... » Des freins nombreux Ce commerce, qui entend déterminer les prix des produits par les coûts économiques, mais en prenant aussi en compte les coûts de production humains, sociaux et environnementaux, pourrait bénéficier plus largement aux artisans africains. Cependant, un certain nombre d’obstacles menacent la réalisation de cet objectif. Le premier d’entre eux est le manque d’organisation des artisanes. « Les femmes sont toujours dans des groupements et des coopératives, mais avec quelle rigueur sont-elles représentées ? », s’interroge Aichatou Kané, la coordinatrice du SAFEM. « Elles sont justes inscrites sur le papier, mais en réalité chacune agit pour son compte », estime-t-elle. Un problème d’organisation auquel s’ajoute, selon Brahim Ould Ndah, directeur de l’artisanat de Mauritanie, « des problèmes de solidarité et de confiance entre artisans. Par exemple, sur les foires, ils ne veulent pas confier leurs produits à des tiers. Et quand il y a une grosse commande, le producteur sollicité ne s’arrange pas avec d’autres artisans pour l’honorer ». A ces obstacles s’ajoute celui de la formation. Les tenants du commerce équitable imposent des normes, tant au niveau de la qualité que des délais, que les artisanes ont du mal à tenir et quelquefois même à comprendre. « Elles ne sont pas capables de déterminer leurs coûts de revient, le prix de leurs produits, explique Mme Kané. Les femmes ne prennent pas en compte le temps passé à l’ouvrage. Le travail manuel n’est pas valorisé par le consommateur ni par l’artisan lui-même. Ce qu’il cherche, c’est ce qu’il va avoir à manger ce jour-là. » Quelques solutions sont avancées par les experts et les professionnels présents au colloque. « Le commerce équitable est une chance pour l’Afrique, mais à certaines conditions, estime Christine Damiguet, conseillère technique, en France, à la Délégation interministérielle à l’innovation, à l’expérimentation sociale et à l’économie sociale. La prise en main par l’Afrique de cette question est une nécessité (…). Il faudrait qu’il y ait une concertation régulière entre acteurs pour une mise en place de référentiels africains. » Une analyse à laquelle souscrit Moctar Diakhaté, directeur de l’artisanat du Sénégal et président du CODEPA (Comité de Coordination pour le Développement et la Promotion de l’Artisanat Africain), selon lequel « il y a nécessité, pour le CODEPA, d’harmoniser » les normes de production à l’échelle du continent. Des évolutions qui ne peuvent se faire sans une meilleure structuration au niveau national des artisans africains, le développement de réseaux continentaux, ni une amélioration de la formation, y compris dans les langues locales. La coordinatrice du SAFEM a souligné l’effort réalisé, dans ce sens, par son organisation, de même que Yahousa Ibrahim, représentant du CECI (Centre d’étude et de coopération régionale) au Niger – une ONG canadienne qui, depuis 2006 a formé une soixantaine d’artisans joailliers et maroquiniers au Canada et sur place. Des formations que les artisanes souhaiteraient plus nombreuses et accompagnées d’un suivi régulier. « Il faut viser l’excellence » Les participants au colloque ont estimé qu’il fallait mieux sensibiliser les consommateurs des pays du nord à la production artisanale africaine, laquelle devait être mieux protégée de la contrefaçon. Ils ont néanmoins souligné l’importance de la qualité, du respect des délais et de l’innovation dans le travail des artisans. Ainsi, Sylvie Ferré, directrice de pôle à la Foire de Paris, a affirmé que, sur son événement, les visiteurs sont « prêts à payer cher ; leur panier d’achat est de 500 € par personne », mais que « le consommateur attend de découvrir des traditions, de l’authenticité, et des innovations. Il ne faut pas venir avec des produits bruts mais transformés, prêts à l’emploi. » Christine Damiguet a estimé, pour sa part, qu’il faut que les artisans africains « évitent de se cantonner dans une niche exotique destinée à un public militant, il faut viser l’excellence. » Pour les professionnels de l’artisanat et experts de l’économie sociale présents au Palais des Congrès de Niamey, le commerce équitable, même s’il n’est pas « la panacée », peut devenir une source de richesse non négligeable pour les artisanes africaines. Encore faut-il qu’elles y soient sensibilisées et qu’elles aient les moyens d’y participer. Source : afrik.com Lire aussi |
[1] Ce chiffre est tiré d’une enquête faite sur le secteur informel en 1987 par le bureau des statistiques du Niger
12:01 Publié dans ECONOMIE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : niger, safem, commerce, commerce équitable









