ROME (Reuters) - Surnommé "Sua Emittenza" pour avoir bâti un empire médiatique sans égal en Italie, Silvio Berlusconi sait le pouvoir de la télévision et joue cartes sur table: face aux attaques, il compte sur le "petit écran" pour tenir tête à ses opposants et aux juges "rouges".
"Comprenez bien", disait-il un jour à l'un de ses associés, "si ce n'est pas à la télévision, alors ça n'existe pas!".
Après la récente décision de la Cour constitutionnelle d'annuler son immunité pénale, qu'il avait fait voter l'an dernier par un parlement tout acquis à sa cause, le président du Conseil, à nouveau passible des tribunaux, a réagi de façon symptomatique.
"Les procès contre moi sont de faux procès, ils sont ridicules, absurdes, et je le démontrerai aux Italiens en allant le dire à la télévision", a lancé "Il Cavaliere".
Dans un pays où près de 80% des habitants citent la télévision comme leur principale source d'information, le chef du gouvernement est le premier conscient du pouvoir de ce média sur l'opinion.
Chaque jour, 90% de la population regardent la télévision, notamment les chaînes de l'empire Mediaset contrôlées par la famille Berlusconi.
Mais de plus en plus nombreux sont les Italiens qui craignent que le président du Conseil, empêtré depuis des mois dans des scandales privés et depuis des années dans de vieilles affaires financières, ne succombe à la tentation d'utiliser son influence sur les médias pour étouffer toute critique.
LES CHAUSSETTES TURQUOISE DU JUGE...
Quand, au début du mois, le juge Raimondo Mesiano a condamné la holding du chef du gouvernement à verser 750 millions d'euros de dommages à une firme concurrente dans une affaire de corruption, Silvio Berlusconi a lancé: "Vous allez en entendre de belles à son sujet !"
Quelques jours plus tard, des images diffusées par Canale 5, une des chaînes de Berlusconi, montraient le magistrat marchant dans la rue, cigarette aux lèvres, pour se rendre chez le barbier. Jugeant son comportement "excentrique" et ses chaussettes turquoise "étranges", le commentateur le disait "impatient" et affirmait qu'il ne pouvait se détendre que chez le barbier, après une "énième" cigarette.
"Berlusconi a toujours utilisé ses entreprises de presse pour détruire, calomnier, ridiculiser et humilier ceux qu'il considère comme ses ennemis", déclare Alex Stille, professeur à l'université de Columbia et spécialiste de l'Italie.
"Pourtant, la virulence de cette campagne, au cours de laquelle pleuvent les attaques très personnelles, est vraiment spéciale et inquiétante", ajoute-t-il.
L'été dernier, le directeur du journal catholique L'Avvenire, Dino Boffo, qui avait critiqué le mode de vie de Silvio Berlusconi, a démissionné après avoir été victime à son tour d'une campagne menée par Il Giornale, un titre appartenant au frère du chef du gouvernement, Paolo.
"PRÉDATEUR DE LA LIBERTÉ DE LA PRESSE" ?
Il Giornale avait traité Boffo d'hypocrite, évoquant des affaires de moeurs le concernant. Il s'était notamment fait l'écho d'une affaire dans laquelle Dino Boffo aurait harcelé l'épouse d'un homme avec lequel il aurait eu une relation homosexuelle il y a quelques années.
Silvio Berlusconi a lancé des poursuites contre plusieurs journaux en Italie et à l'étranger pour des articles jugés diffamatoires sur ses relations avec de belles jeunes femmes.
Un rassemblement pour la défense de la liberté de la presse a réuni 100.000 personnes ce mois-ci à Rome et l'organisation Reporters sans frontières (RSF) ne cache pas son inquiétude.
L'Italie, pour la deuxième année consécutive, est descendue dans le palmarès de RSF des pays respectant le mieux le droit de l'information, tombant à la 49e place.
A tel point que RSF pourrait ajouter le chef du gouvernement italien à sa liste des "prédateurs de la liberté de la presse", ce qui serait une première pour un dirigeant européen.
Mercredi, le Parlement de Strasbourg a repoussé de justesse un projet de résolution dénonçant les "pressions et intimidations exercées par les autorités italiennes sur les journaux italiens et européens".
"La situation est très préoccupante et l'influence de Berlusconi est dangereuse pour la démocratie italienne", estime Daniele Albertazzi, spécialiste des médias européens à l'université de Birmingham.
"Le problème en Italie, c'est que le seul média qui a vraiment de l'influence sur l'opinion publique et sur les élections, c'est la télévision", ajoute-t-il.
L'utilisation d'internet y est bien inférieure à la moyenne européenne et les tirages de la presse écrite sont relativement bas. Le premier quotidien de la Péninsule, le Corriere della Sera, se vend à 500.000 exemplaires - contre trois millions d'exemplaires du Sun vendus en Grande-Bretagne.
En revanche, 46% des Italiens passent entre deux et quatre heures chaque jour devant la télévision, et 17% plus de quatre heures.
Version française Guy Kerivel