Le président syrien Bachar al-Assad (d) et le roi saoudien Abdallah (g), à Damas, le 7 octobre 2009.
(Photo : AFP)
En prenant en personne le chemin de Damas, le roi Abdallah d’Arabie saoudite n’est bien évidemment pas venu faire acte de contrition à Damas même s’il s’est rendu aux arguments diplomatiques, américains et français notamment, qui plaident désormais de concert un retour de la Syrie dans le giron international. En ce qui le concerne, le monarque wahhabite a aussi des raisons personnelles de vouloir tenter de détacher la Syrie de ses amitiés chiites avec le Hezbollah libanais et l’Iran. Quant au président syrien, propulsé en 2000 dans les pas alaouites – un schisme chiite – de son père, il est très motivé par des urgences économiques. Bachar al-Assad n’est pas opposé à une diversification de ses partenaires. Mais sûrement pas au point de changer aussi radicalement de camp que le souhaitent par exemple les Occidentaux.
Diplomatie des petits pas
Bien avant l’avènement d’Abdallah et de Bachar, Arabie saoudite et Syrie se disputaient déjà le leadership régional dans le cadre d’une rivalité de fond que les mots échangés à Damas ne suffiront pas à effacer. Qu’il s’agisse des hommes ou des Etats, chacun d’entre eux s’est construit sur des affinités politiques et diplomatiques diamétralement opposées. On comprend qu’ils aient préféré exprimer publiquement à Damas leur détermination à « lever les obstacles qui entravent le développement de leurs relations » par la signature d’un « accord de non double imposition entre leurs deux pays ». Une avancée qui limite leur engagement à leurs échanges de marchandises dont les taxes seront donc désormais allégées.
Une diplomatie des petits pas avait déjà vu en juillet dernier Ryad nommer un nouvel ambassadeur à Damas où le poste était resté vacant toute une année. Bachar al-Assad avait de son côté été reçu en Arabie saoudite le 23 septembre dernier sous le couvert de l’inauguration d’une université de haute technologie. Il avait quand même pu lancer l’invitation à laquelle le roi Abdallah vient de répondre. Pour lui non plus, le président syrien n’est plus infréquentable ce qui ne signifie pas que l’Arabie saoudite abandonne sa ligne pro-o
ccidentale dite « modérée » de grand ami des Etats-Unis. Celle-ci l’avait par exemple amené à rechigner à dénoncer l’offensive militaire israélienne contre Gaza en décembre-janvier dernier comme le souhaitaient ses pairs réunis à Doha.
Au deuxième jour de la visite du roi Abdallah, le 8 octobre, l'Union européenne a annoncé que ses représentants des Etats se sont finalement mis d'accord pour signer, à Luxembourg, le 26 octobre un accord d'association avec la Syrie. Un accord attendu depuis 2004 avec impatience par Damas qui refusait par avance qu'il soit lié par de quelconques conditions. Un encouragement de plus pour Damas après celui de juillet 2008, et l’invitation lancée à Bachar al-Assad par le président français, Nicolas Sarkozy. Depuis, la toute nouvelle administration Obama a engagé elle aussi le dégel avec la Syrie début 2009, en marge d'un sommet arabe économique à Koweït.
Washington et Paris en tête, les Occidentaux pensent désormais que les dossiers brûlants de la région, Irak, Liban et conflit israélo-palestinien, ne peuvent pas être résolus en l’absence de la partie prenante syrienne. Du nombre de leurs alliés mais également soucieuse de stabilité régionale, la Turquie aussi a entrepris, depuis 2007, une médiation entre Syrie et Israël. Une manière de prendre le pouls de la bonne volonté de Damas en engageant les discussions sur le plateau du Golan syrien qu’Israël lui a arraché en 1967, pendant la guerre des Six-Jours, une défaite collective arabe cuisante en forme de représailles israéliennes.
Parrains régionaux
(Carte : T. Bourdeau / RFI)
Ces jours-ci, c’est surtout Beyrouth qui avait les yeux braqués sur ses parrains régionaux, Ryad et Damas. Le fils du défunt Fouad Hariri, Saad Hariri, est en effet à son tour le Premier ministre désigné d’un Liban en panne de gouvernement. Et cela depuis quatre mois, depuis des législatives qui ont confirmé une majorité modérée sans pour autant régler la question du cabinet d’union nationale qui pourrait recoller les morceaux chrétiens en intégrant la mouvance du général Aoun et celle de ses alliés du Hezbollah. Déchiré entre pro et anti-syrien, le Liban est de fait écartelé entre Damas et Ryad. S’il est parvenu malgré tout à obtenir un certain consensus libanais sur sa résistance à Israël en 2006, le Hezbollah est aussi un représentant de la communauté chiite qui a tout pour inquiéter Ryad.
La Syrie accueille nombre d’exilés irakiens qui ont fui sur son sol de sanglantes exactions inter-communautaires. Un réel fardeau dont Damas assume honorablement la charge mais qui lui donne bien sûr des raisons de jouer le jeu du rapatriement que Bagdad s’efforce de promouvoir. En revanche, la porosité de la frontière syrienne a souvent jeté une ombre dans ses relations tendues avec le gouvernement irakien qui reproche à Damas une trop grande familiarité avec son opposition. Les relations nucléaires du régime al-Assad avec la Corée du Nord ont suscité une frappe israélienne l’année dernière. Mais finalement le souci international d’éloigner la Syrie de l’Iran - ou plutôt celui d’isoler le plus possible Téhéran - a été plus grand que l’irritation soulevée par les ambitions nucléaires militaires de Damas .
Ouverture américaine
La Syrie abrite le chef politique radical du Hamas palestinien, Khaled Mechaal, et c’est sur son sol qu’a été assassiné en février 2008 Imad Moughnieh, le chef de la sécurité du Hezbollah, l’un des plus importants chefs de guerre du mouvement d’Hassan Nasrallah, armé par l’Iran via le territoire syrien. Allié stratégique de poids pour la Syrie, l’Iran est au contraire une bête noire pour Ryad. Le roi Abdallah déteste l’idée d’une bombe nucléaire chiite, iranienne en l’occurrence. Un dossier international que l’administration Obama a voulu mettre à l’heure des négociations dans le cadre d’une politique d’ouverture du dialogue tous azimuts.
En 2003, l’invasion américaine de l’Irak avait aggravé la mésentente entre Ryad et Damas. Cette fois, l’alignement de l’Arabie saoudite sur les Etats-Unis s’avère au contraire un facteur de rapprochement avec la Syrie. « Nous avons décidé de lever les difficultés entravant les échanges commerciaux notamment les taxes imposées dernièrement par la Syrie sur des produits exportés en Arabie saoudite comme l'huile d'olive et la céramique », ont fait savoir les Saoudiens à l’issue de la visite royale. Une avancée commerciale dont la symbolique est aussi diplomatique.